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Cinema Gwangju (Corée du Sud) : politique de l’écran unique

Présentation de Barton Fink des frères Coen par Bong Joon-ho à l’occasion des 90 ans de la salle.

Cinema Gwangju (Corée du Sud) : politique de l’écran unique

ActualitésLieux de vie cinéphiles

Publié le 6 février 2026 par Romain Lefebvre

La montée des étages du Cinema Gwangju s’apparente à la visite d’un musée, mais le deuxième plus ancien cinéma de Corée du Sud (et le seul mono-écran encore en activité) garde la cinéphilie vivante dans la sixième ville du pays.

De part et d’autre de ce qui reste l’un des plus grands écrans de Corée du Sud (16 mètres de longueur et 7,3 de largeur), les deux petits panneaux lumineux qui annonçaient autrefois des films à venir affichent des messages à la mémoire des victimes du naufrage du ferry Sewol et en soutien à une démocratie malmenée par une tentative récente de coup d’État. Pointé par le gestionnaire et programmateur actuel Kim Hyungsoo, ce détail indique la fidélité à une mission indissociablement citoyenne et culturelle.

Inauguré en 1935 dans un contexte d’occupation où les salles de spectacle de la ville appartenaient à des propriétaires japonais, le Cinema Gwangju a été d’emblée conçu et dirigé par des Coréens : « Ses 800 places et sa dimension monumentale avaient vocation à démontrer la puissance nationale. Symboliquement, le premier véritable succès a été le premier film parlant coréen Chunhyangjeon de Lee Myeongwee. »

Si le contrôle nippon restreint la diffusion de films nationaux, la salle accueille régulièrement des événements qui, d’une projection organisée autour de la délégation aux Jeux olympiques de 1936 à une conférence du célèbre activiste Kim Ku dans l’après-guerre, en font un lieu d’agrégation politique. En 1968, un incendie oblige à une refonte architecturale lors de laquelle le cinéma trouve son architecture brutaliste actuelle. Mais la mémoire se cultive : le parterre a conservé un renfoncement de six sièges isolés d’où les censeurs pouvaient juguler de leurs sifflets les élans patriotiques indésirables. Plus haut, des fauteuils rescapés de 1935 s’offrent aux visiteurs, qui peuvent également remonter le temps en suivant une enfilade de tickets tamponnés au nom des différents films ou encore admirer des projecteurs variés, du 35 mm au premier appareil numérique surplombant la salle du haut du balcon.

Devanture du Cinema Gwangju, affiches peintes réalisées dans le cadre de la Movie Billboard Citizen School.

Devanture du Cinema Gwangju, affiches peintes réalisées dans le cadre de la Movie Billboard Citizen School.

Équilibre sous contraintes

Cette fière longévité ne va pas sans profondes mutations. Dans un contexte de prolifération des multiplexes, le début des années 2000 est marqué par la décision de se consacrer à la diffusion du cinéma d’art et essai. Avec 160 films par an en moyenne, la programmation est marquée par la politique des quotas en vigueur en Corée : les aides du Kofic (l’équivalent du CNC) sont conditionnées à la diffusion de films catégorisés art et essai 219 jours par an, dont 73 pour les films coréens.

S’il renforce l’identité singulière de la salle, l’écran unique limite inévitablement les choix. Le calendrier des sorties et ressorties nationales (une séance de Yi Yi d’Edward Yang est sur le point de démarrer) est cependant enrichi de rétrospectives et de séances spéciales, avec entre autres cette année un hommage à David Lynch et une reprise des films de Wojciech Has lors d’un festival du film polonais. Le point d’orgue cinéphile a lieu autour d’octobre à travers un festival organisé pour l’anniversaire de la salle : les quatre-vingt-dix bougies ont été soufflées avec le néoréalisme italien et une séance de Barton Fink des frères Coen en présence de Bong Joon-ho.

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Si ce souvenir d’une salle comble l’égaye, Kim Hyungsoo confie la frustration de ne pas pouvoir programmer davantage de patrimoine (le coût des copies est souvent plus élevé) et le défi que représente le fait d’intéresser le public au cinéma indépendant coréen. « J’aimerais davantage de rencontres mais tout est encore très centralisé, explique-t-il. Même s’il y a une demande, un cinéaste étranger ne va pas se déplacer et, pour le cinéma coréen, Séoul est toujours premier servi. »

La diversité est elle-même tributaire des fragilités de la production et de la distribution (voir Cahiers no 823), où seule une poignée de sociétés spécialisées en cinéma indépendant touchent les aides publiques et peuvent subsister. Kim Hyungsoo constate ainsi l’écart grandissant entre le nombre de films et la capacité de diffusion : « On reçoit de plus en plus de mails de réalisateurs dont les films n’ont pas pu être aidés et ne sont pas distribués car ils sont vus comme trop singuliers, expérimentaux. Depuis 2003 et l’instauration des quotas, un petit comité décide si tel film est art et essai ou pas, mais il faudrait ouvrir davantage le système et renforcer d’un autre côté l’aide aux salles indépendantes. »

Yi Yi d’Edward Yang (2000).

d’Edward Yang (2000).

Mobiliser la communauté

Employé depuis 1997, Kim Hyungsoo raconte que le nombre d’employés est passé de vingt et un à huit : quatre temps partiels pour les caisses et quatre temps pleins qui s’occupent des projections et du marketing, mais donnent aussi le coup de main pour l’entretien. Ayant connu plusieurs rumeurs de fermeture, il témoigne d’un parcours où l’endurance d’esprit le dispute à la ténacité financière. Le budget annuel est actuellement rempli à 50 % par le cumul des aides du Kofic (dispensées depuis 2003) et de la ville.

L’année 2016 a cependant été particulièrement critique avec la mise en place par le gouvernement de Park Geunhye du « Art Film Distribution Support Project » qui, dans une velléité de reprise en main idéologique, conditionnait les subventions à la diffusion de films présélectionnés. « Nous avons fait partie des salles qui ont boycotté l’aide pendant deux ans. Cela a été un déclic pour lancer un financement participatif grâce auquel environ 500 citoyens contribuent annuellement à l’équilibre du cinéma. » Des appels aux dons ont permis la modernisation du matériel de projection en juin (avec la venue de Lee Myungse pour son film Nowhere to Hide, 1999) et restent en cours pour permettre la rénovation du système de chauffage et des infrastructures.

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Pour faire face à l’avenir, l’équipe multiplie les attachements locaux. Au bout de cent tampons, une carte donne droit à chaque spectateur à un billet gratuit pour le centenaire de 2035, ainsi qu’à un entretien publié sur le site du cinéma et à la possibilité d’une carte blanche (21 personnes ont à ce jour rempli l’objectif). Contre l’esprit de compétition, le Cinema Gwangju s’est aussi allié au Gwangju Independent Film Theater (le deuxième cinéma indépendant de la ville) et à d’autres professionnels pour fonder une association dédiée au cinéma et à l’audiovisuel et lancer une école de cinéma saisonnière, au sein de laquelle une trentaine de participants élaborent un court métrage destiné à être projeté en salle.

Depuis dix ans, les lieux accueillent aussi la « Movie Billboard Citizen School », où des novices peuvent durant deux mois apprendre à peindre autour de leurs films favoris, sous la supervision de Park Taegyu, qui a officié en tant que professionnel jusqu’en 2004. Les patchworks d’affiches produits dans l’atelier viennent ensuite orner la devanture : l’initiative permet ainsi de perpétuer la tradition des affiches peintes à la main tout en impliquant des habitants.

Au Cinema Gwangju, l’histoire de famille (le propriétaire actuel est l’arrière-petit-fils du fondateur) rime encore avec l’histoire du cinéma et celle d’une communauté.

Romain Lefebvre

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