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Actualités, Festival International du court métrage de Clermont-Ferrand
Asie du Sud-Est : Un cinéma en floraison au Festival de Clermont-Ferrand
Le focus géographique du festival du court métrage de Clermont-Ferrand célèbrera du 30 janvier au 7 février l’émergence d’une jeune génération de cinéastes d’Asie du Sud-Est, dans la foulée de celle de Wregas Bhanuteja, récompensé à Cannes pour son malicieux Prenjak en 2016.
Bâti en quatre sessions chapeautées de pastilles générées par IA (signées NiceAunties), ce programme s’achève sur une célébration clipesque du folklore vietnamien laissant craindre que le pire se trame, entre «tradition » et « modernité ». Un tel châssis semble fait pour trembler sous l’effet des contrepoints qu’offre la sélection clermontoise.
Retours vers l’argentique et autres œillades au cinéma de genre témoignent ici de cinéphilies aussi vivaces que soucieuses de leur histoire. Aninsri daeng, film d’espionnage queer de Ratchapoom Boonbunchachoke (Fantôme utile), réinvestit par exemple cette autre « tradition » qui remonte à l’après-guerre : le doublage de films en Thaïlande. Plusieurs de ces fictions mettent sur la sellette la possibilité d’une romance, dans des contextes souvent infestés de patriarcat.
Ainsi de Saigon Kiss de la Germano-Vietnamienne Hong Anh Nguyen, de Cross My Heart and Hope to Die de la jeune Philippine Sam Manacsa, qui met en scène une employée de bureau cernée d’un hors-champ que se disputent des hommes, et du très beau Late Blooming in a Lonely Summer Day de Sein Lyan Tun, sur le désir qu’une commise de cuisine entre deux âges éprouve pour l’un de ses collègues – il s’agit d’ailleurs du seul film birman de cette programmation.
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Car si le dynamisme des Philippines, du Vietnam, de l’Indonésie et de Singapour s’y fait sentir, ce focus porte inévitablement la trace des contrastes économiques de l’Asie du SudEst, incluant quelques déserts cinématographiques (à l’instar du Laos). Deux programmes « hors panorama » respectivement consacrés au film d’horreur et au cinéma thaïlandais viendront le compléter ainsi qu’une séance tournée vers l’histoire du Cambodge : L’Image manquante de Rithy Panh sera projeté au centre de documentation de la Jetée le 14 janvier.
Lucie Garçon

Actualités, Critique
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas – Poutine Club
Tournant le dos à l’intimisme de Hors du temps, tourné dans son berceau familial de la vallée de Chevreuse, revoici Olivier Assayas aux prises avec la grande marche du monde tel qu’il va, arpentant à Tallinn le Moscou qu’il y a reconstitué.
Le Mage du Kremlin creuse sa veine world cinema, qui mêle ambition géopolitique, ampleur de la fresque et méditation sur la trahison, dans la lignée de Cuban Network. Il suit un certain Vadim Baranov (Paul Dano), qui passe en une vingtaine d’années de metteur en scène de théâtre expérimental à conseiller occulte de Vladimir Poutine (Jude Law), au moment où celui-ci décide de supplanter Boris Eltsine. Si le prisme russe permet de retracer les évolutions du continent européen, qui passent par la chute du Mur, la montée en puissance des oligarques puis leur mise au pas et les prémices de la cyberguerre poutinienne, l’ensemble esquive le processus historique.
Le chapitrage enferme chaque époque dans une structure d’épisode de série, avec pour unique centre de gravité des conversations mi-sentencieuses mi-ironiques au cours desquelles Baranov garde toujours une longueur d’avance sur son interlocuteur. Les dialogues restent imprécis quant aux enjeux réels et diluent dans de grandes généralités les évolutions étatiques. Même Poutine apparaît moins comme un autocrate que comme un dirigeant converti à la nécessité d’un pouvoir vertical, comme presque tout politique occidental du début de ce siècle. Il est seulement meilleur manipulateur et stratège.
Mais à la logique adversative classique, Assayas associe une autre opposition binaire, qu’il dramatise par les entrées de ses personnages et les traversées de seuil : ceux-ci sont in ou out, à l’intérieur du sérail ou sans aucune existence, tel Berezovsky (Will Keen), prêt à tout quémander pour se rapprocher du maître du Kremlin.
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas (2026).
Le cinéaste semble fasciné par le clinquant, les signes d’élection ou d’acceptation sociale. Il infiltre les méga-yachts, les hôtels cinq étoiles, les villas des ultrariches. Le passage du temps consiste pour Baranov à troquer le tee-shirt informe de l’artiste underground contre le costume sur mesure, et pour son amoureuse Ksenia (Alicia Vikander) à passer de la jupe en cuir courte au combi Dolce & Gabbana. Au mieux, cela définit une picturalité classique qui fusionne le corps du personnage avec les signes extérieurs de sa puissance. L’efficacité de la caractérisation limite alors la mise en scène à une pure fonctionnalité.
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Dans ses meilleurs films comme Sils Maria ou Personal Shopper, Assayas conjugue ce goût de la parure à la déchirure de la perte. Le dandysme de l’hypermodernité accompagne un désir d’absolu ainsi qu’une inclination paradoxale pour le spectral et l’ascèse. Or le cinéaste rend cet absolu méconnaissable : il revêt la forme d’une fidélité envers l’être aimé dont l’élan romantique est maquillé par le cynisme des revirements opportunistes et gelé par la froideur de l’ensemble (neiges, étendues plates, blancheur livide du paysage). La brutalité sèche de la fin laisse une impression énigmatique de suspension.
Seule aspérité critique du Mage du Kremlin, elle peut être interprétée comme une condamnation de son personnage central autant que comme la fin d’un cycle. Quoi qu’il en soit, elle entérine une façon ambiguë de se destituer pour la forme sans en assumer ni les conséquences ni même sa part de deuil.
Jean-Marie Samocki
LE MAGE DU KREMLIN
États-Unis, 2026
Réalisation Olivier Assayas
Scénario Olivier Assayas et Emmanuel Carrère, d’après le roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli
Image Yorick Le Saux
Montage Marion Monnier
Son Nicolas Cantin, Olivier Goinard, Gwennolé Le Borgne, Sarah Lelu et Nicolas Moreau
Décors François-Renaud Labarthe
Interprétation Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Jeffrey Wright
Production Curiosa Films, en coproduction avec France 2 Cinéma et Gaumont
Distribution Gaumont
Durée 2h25
Sortie 21 janvier

Actualités, Critique
Hamnet de Chloé Zhao
Saisie en plan zénithal, une femme aux allures de sylphide, enroulée dans les racines d’un arbre qui semble l’avoir enfantée, se lève et appelle son faucon. La jeune Agnes (Jessie Buckley) fait jaser dans la campagne anglaise de la fin du xvie siècle.
On lui reproche de «traîner dans les bois comme une Gitane », et ses mère et grand-mère lui ont transmis le don de « voir les choses invisibles». Ce début tellurique et féministe traduit l’oblicité choisie du roman de Maggie O’Farrell dont le film s’inspire. Car maintenir longtemps «Will» (Paul Mescal) dans sa cambrousse, brimé par un père gantier et réduit à gratter le papier au grenier, et ne pas révéler tout de suite – secret de Polichinelle – son illustre nom de famille, c’est décentrer le point de vue, donner à la femme du Barde le rôle central qui lui a longtemps été refusé.
Mais la mise en scène de Chloé Zhao, loin des routes poussiéreuses de Nomadland et The Rider et leur inspiration documentaire, trahit une approche ornée de ce qui reste, biographiquement parlant, mystérieux : le lien entre le théâtre de Shakespeare et la mort de son fils cadet, Hamnet, à 11 ans.
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Le fait que la substitution du «l» au «n» dans la plus fameuse pièce du dramaturge ne porte aucune signification particulière résume hélas en miniature le problème principal de cette production boursouflée dotée de prestigieux chefs de poste (la photographie de Lukasz Zal, chef-op des très léchés Ida et Cold War, la musique de Max Richter, le design sonore de Johnnie Burn, connu pour La Zone d’intérêt), mais surtout affairée à fouiller une psychologie imaginaire. Dans une deuxième heure londonienne au Globe Theater, la transformation de la boue du deuil et de la douleur en génie théâtral prend des allures de camouflet envers la veine féministe du début : Agnes, filmée comme Bécassine au théâtre, est initiée par son mari au sentiment du tragique sublimé.
Plus qu’une réflexion sur la création et l’identification, Zhao, en pleine campagne des Oscars, fait de ses plans sur le public en pleurs un dégoulinant miroir tendu au spectateur.
Charlotte Garson
HAMNET
Royaume-Uni, États-Unis, 2026
Réalisation Chloé Zhao
Scénario Maggie O’Farrell et Chloé Zhao, d’après le roman Hamnet de Maggie O’Farrell
Image Łukasz Żal
Montage Chloé Zhao
Son Maximilian Behrens
Décors Fiona Crombie
Interprétation Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson, Joe Alwyn
Production Amblin Entertainment, Hera Pictures, Neal Street Productions et Book of Shadows
Distribution Universal Pictures
Durée 2h05
Sortie 7 janvier

Actualités, Hommage
Béla Tarr – Le travail du temps dans “Satantango” par Jacques Rancière
En hommage à Béla Tarr, dont nous venons d’apprendre la disparition, les Cahiers du Cinéma ont décidé de republier le beau texte que Jacques Rancière lui a consacré dans le numéro 591 de juin 2004.
Les uns nous demandent de l’indignation, d’autres exigent de la contrition. D’autres encore veulent que nous partagions indéfiniment le deuil des victimes de l’utopie. Béla Tarr est apparemment plus modeste. Il nous demande seulement un peu de temps.
Mais un peu de temps, cela peut sembler trop, si cela bouleverse précisément nos emplois du temps. Satantango est d’abord connu comme un des films les plus longs et les moins chargés d’événements de l’histoire du cinéma : un film de sept heures et demie où il ne se passe à peu près rien, sinon une supercherie, l’imagination d’un mouvement, qui se dissipe de lui-même et nous ramène au point de départ.
Rien d’une œuvre “formaliste” pourtant. On pourrait même dire, à l’inverse, le dernier des grands films matérialistes historiques. Il n’y a rien qui ne soit entièrement matériel, entièrement sensoriel dans ce film qui se déroule entre deux sons de cloche, relayés par un tic-tac obstiné d’horloge, une phrase inlassablement répétée par un ivrogne, le bruit des verres qu’on remplit et qu’on engloutit, l’accordéon, le rythme du tango et surtout le bruit quasiment ininterrompu de la pluie sur la plaine hongroise. Et l’exacerbation sensorielle ne fait pas ici ce qu’elle fait volontiers chez Tarkovski ou Sokourov : nous faire basculer dans l’univers spirituel. Les cloches de l’église fantôme sont seulement tirées par un idiot. La longueur des plans fixes et la lenteur des mouvements de caméra n’introduisent à aucun monde de l’esprit. Elles nous tiennent fermement dans la réalité matérielle d’une histoire que les spectateurs hongrois du film ne connaissent que trop bien : une coopérative agricole en décomposition, une escroquerie à la vie meilleure, elle-même manipulée par une police qui ne croit pas même à l’utilité de ses propres rapports.
Satantango est un film entièrement matérialiste sur l’histoire dont hérite la Hongrie des années 1990. Mais apparemment un matérialisme, celui de la machine cinématographique, réfute l’autre, celui de l’histoire productrice d’une société nouvelle.
Faut-il parler d’un film matérialiste sur l’illusion communiste ? Ce film contiendrait sa propre allégorie dans l’épisode central : l’histoire de la petite Estike que son voyou de frère a persuadée de mettre en terre ses économies et de les arroser régulièrement afin d’en voir sortir un arbre aux branches d’or. Mais le rapport de la réalité à l’illusion et du film au communisme peut-il être aussi simple ?
Sátántangó (ou Le Tango de Satan) de Béla Tarr (1994).
Pour rire de la naïveté de l’enfant qui croit qu’on fait pousser des pièces en arrosant, il faut supposer d’abord qu’il y ait besoin d’arroser, supposer ensuite une chose poussant réellement à la même place, fût-ce une herbe folle. Or la caméra ne nous le laisse pas même imaginer. Le seul endroit qui échappe à la boue est apparemment cette église en ruine envahie par la végétation où Estike avalera, pour que les anges viennent la chercher, la mort-aux-rats qu’elle a auparavant administrée à son chat, pour se montrer qu’il y avait au moins une vie sur laquelle elle pouvait quelque chose.
Si c’est un film sur l’illusion, il se distingue d’à peu près tous les autres par ce petit écart, cet écart inouï : il n’a aucune “réalité” à opposer à cette illusion. Très précisément, la terre qu’il nous montre est une terre où rien ne germe sinon des paroles.
C’est la démonstration que fait l’extraordinaire discours d’Irimias, l’escroc ou le faux prophète, dans la salle de bistrot où le corps de la fillette est étendu sur le billard. La voix magnétique semble rêver tout haut et dire seulement ce que l’événement impose à tous de penser : comment cela a-t-il pu arriver ? Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Comment pouvons-nous mener la petite vie mesquine et sans espoir qui conduit à de tels drames ? Ces paroles, nous les avons cent fois entendues depuis un texte de Lénine, accablé par La Salle n° 6 de Tchekhov et par le sentiment que la Russie entière n’était qu’une gigantesque salle n° 6.
Mais le cinéaste qui met à nu la rhétorique du séducteur pense-t-il lui-même autre chose ? Et sa caméra n’a-t-elle pas déjà avéré ces paroles ? Peut-être, dit Irimias, l’enfant perdue est-elle venue hier à la porte de ce bistrot où vous dansiez et vous vous saouliez. Artifice éculé de rhéteur. Il ne l’a pas vue plus qu’eux. Mais nous avons vu ce visage lavé par la pluie et collé à la fenêtre. Irimias peut alors tirer la conséquence, pour tous irréfutable, de ce que nous avons vu et qu’ils n’ont pas su voir : il faut, une bonne fois, sortir de la boue, aller ailleurs entamer une vie nouvelle où aucun enfant ne se tuera plus. Et qui est prêt à donner tout son temps à la vie nouvelle voudra bien commencer par donner ses petites économies.
Rien que des paroles. Précisément, les mots sont des choses matérielles. Et pour leur conférer tout leur poids de réalité, Béla Tarr s’est refusé ce que tant d’autres auraient fait : des plans scrutant l’effet du discours sur les visages des auditeurs. Ce que les paroles produisent, ce que la caméra filme, ce ne sont pas des sentiments, ce sont des actes. À la fin du discours, une main fait le tour de l’assistance pour aller déposer sur le billard, tout près du corps que l’on ne voit pas mais que l’on sent là, tout proche, un paquet de billets, bientôt suivie par d’autres mains et d’autres paquets.
Sátántangó (ou Le Tango de Satan) de Béla Tarr (1994).
L’escroquerie ou l’illusion apparaissent alors comme des façons bien impropres de nommer ce qui se passe, ce que la caméra produit : une matérialité comme une autre. Contre la régularité de la pluie sempiternelle, une mobilisation imprévue des corps. Au centre du récit, le temps bascule, la parole germe, l’immobilité se transforme en mouvement. Béla Tarr suit la donnée du roman de Krasznahorkai — la supercherie d’Irimias qui envoie les paysans dans un manoir abandonné avant de les disperser dans le monde, le récit qui revient à son point de départ : le temps immobile du village où le docteur ivrogne continue à observer à la jumelle un voisinage désormais vide et à consigner dans un carnet que nul ne lira ses remarques sur les habitants disparus.
Il suit le mouvement de l’accordéon qui se déplie et se replie et celui des pas arrières qui succèdent aux pas avant du tango. Mais il lui invente aussi une matérialité tout autre. C’est ce qu’illustre l’arrivée nocturne des paysans dans ce domaine où doit commencer leur vie nouvelle. Il y aurait peu d’intérêt à montrer leur frustration en pénétrant dans l’obscurité de ce manoir en ruine. Mieux vaut les voir inspecter silencieusement, avec leur briquet ou leur lanterne, les murs lépreux des pièces vides.
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Ce que la caméra saisit en revenant sur leurs visages, c’est quelque chose de bien plus fort que la désillusion ou la colère : l’étonnement de ceux qui ont précisément laissé en arrière leurs moyens ordinaires de percevoir et de qualifier les lieux et les circonstances. Avec les meubles brûlés, c’est aussi le lien institué des mots et des choses qui s’est perdu. Les paroles qui essaient de déraisonner doivent alors rester hors champ. La seule à les entendre est la chouette qui occupe seule l’écran et dont le visage mobile est apparemment plus attentif aux cris lointains d’animaux qu’aux paroles qui se perdent à ses pieds.
Sous le regard de la chouette, nulle leçon d’histoire, nulle sagesse trouvée. Plutôt une division des trajectoires. Les époux Kraner, Schmidt ou Halics s’en iront de leur côté, “conduits” par Irimias que rien ne conduit lui-même, sinon l’illusion de conduire quelque chose et de mener à sa perte une humanité qui y va très bien toute seule. La caméra laissera en plan le manipulateur et ses victimes pour revenir, comme le roman, finir dans la chambre dont le docteur barre les issues avec des planches : “No way out”, nous dit le dernier épisode. Il ne faut pas se tromper à ces mots. Assurément, il n’a pas de dehors vers quoi l’on puisse sortir, pas de réalité qui démente l’illusion ou de beau rêve qui fasse oublier la réalité.
Mais il y a bien un artifice supérieur à celui du faux prophète, il y a une voie au-dedans, dans la construction de l’intervalle qui lie la dispersion et le retour. Il y a le travail de l’art qui concentre et dilate les temps, joint et disjoint les trajets et mobilise les corps pour donner à toute “illusion” sa juste matérialité. Le désespoir de Béla Tarr trouve alors sa voie incomparablement joyeuse entre le ricanement des témoins de l’universelle corruption et l’appel des servants de l’Esprit.
Qui n’a pas sept heures à perdre pour voir tomber la pluie chez Béla Tarr n’a pas le temps d’apprendre le bonheur de l’art.
Article initialement publié dans le numéro 591 de juin 2004.

Actualités, Gaza
CinéMutins : VOD contre la censure
Pour faire suite à notre ensemble du no 825, Olivier Azam, réalisateur et cofondateur de la coopérative Les Mutins de Pangée, nous a écrit pour apporter quelques compléments d’information au sujet de la diffusion du film Génération génocidée sur la plateforme CinéMutins.
Nous avons lu avec grand intérêt votre excellent dossier «Gaza. Et maintenant, que fait le cinéma ? ».
Vous nous aviez contactés pendant la préparation du numéro pour des images du film réalisé par le député et journaliste Aymeric Caron Génération génocidée (mise à jour du film Gaza depuis le 7-Octobre), cité dans l’article de Circé Faure, « All eyes on Gaza, les réseaux sociaux face au génocide ». Bien que nous partagions l’essentiel de son analyse, permettez-nous de vous faire part de quelques compléments d’informations concernant la question cruciale de la diffusion de ce film en ligne.
Comme il est précisé dans l’article, le film a été réalisé à partir d’images diffusées sur des réseaux sociaux, avant d’être montré en projection publique à l’Assemblée nationale. Il s’agissait de donner un point de vue complémentaire à la séance de projection qui avait suivi la terrible journée du 7 octobre 2023, où avaient été projetées, dans le même lieu, des images très dures ayant créé une vive émotion.
Six mois après, l’interdiction pour les journalistes de pénétrer dans Gaza, l’assassinat ciblé des journalistes palestiniens sur place, la quasi-absence de relais médiatique en France des conséquences des bombardements de l’opération « Glaives de fer » menée par l’armée israélienne, les crimes commis notamment sur les enfants de Gaza, ont poussé Aymeric Caron à documenter et montrer ces réalités, souvent niées dans les premiers mois. Une séance de la première version a eu lieu le 29 mai 2024 à l’Assemblée nationale. Seulement 17 députés y ont assisté, et quelques journalistes.
Devant un tel manque d’intérêt, Aymeric Caron a précisé qu’il souhaitait mettre son film «à disposition de tous ceux qui veulent le voir ». Nous nous sommes bien sûr demandé s’il fallait montrer ces images sur notre plateforme VOD CinéMutins. Après réflexion, discussions, consultations, nous avons voulu laisser la libre décision de visionner ce film, accompagné d’un avertissement sur la nature de ces images, le réalisateur ayant ajouté un carton au début.
Génération génocidée d’Aymeric Caron (2024).
Nous avons pris la décision, d’un commun accord avec Aymeric Caron et son équipe, de le rendre accessible gratuitement et dans le monde entier, sans publicité ni collecte de données, et sans prendre le risque d’une censure, ce qui n’est pas possible sur un réseau comme YouTube qui ne respecte aucun de ces critères.
En effet , récemment YouTube a supprimé plus de 700 vidéos et effacé les comptes de trois grandes organisations palestiniennes de défense des droits humains : Al-Haq, Al Mezan Centre for Human Rights et le Palestinian Centre for Human Rights. Ces vidéos documentaient des violations présumées du droit international commises par Israël à Gaza et en Cisjordanie, notamment les enquêtes sur des frappes israéliennes, des témoignages de survivants et des analyses de l’assassinat de la journaliste américano-palestinienne Shireen Abu Akleh. Toutes les ONG, journalistes et médias indépendants qui traitent de ce qui se passe à Gaza sont soumis à ce genre de censure.
Lire aussi : “La Voix de Hind Rajab de Kaouther Ben Hania : La conjuration des larmes“
À la mise en ligne de Gaza depuis le 7-Octobre, nous utilisions encore un service payant chez un prestataire qui nous assurait stockage et bande passante, mais nous avions sousestimé les besoins. En quelques semaines, les consultations ont dépassé le chiffre très inhabituel de 250 000. Bien que les spectateurs ne soient que très rarement allés au bout du visionnage, probablement choqués par les images malgré nos avertissements, la bande passante a dépassé largement les limites des forfaits que nous avions contractés avec notre opérateur. Un surcoût important a été facturé à notre coopérative, que nous avons entièrement assumé. Finalement, nous avons créé un serveur dédié pour ce film, avec des protections particulières pour contrer les possibles cyber-attaques et une veille de nos consultants spécialisés sur la cyber-protection.
Tout cela nécessite des compétences de haut niveau et des investissements importants. L’économie de la diffusion de films sur Internet est donc un sujet primordial dans ce contexte. Nous avons depuis investi dans le développement d’un nouveau site pour CinéMutins qui nous permet de réaliser ce genre d’opération sans mauvaises surprises, avec un plus grand contrôle. Diffuser indépendamment de YouTube est devenu à la fois complexe et coûteux, mais nécessaire afin d’éviter la censure des réseaux sociaux. Le film d’Aymeric Caron est toujours disponible gratuitement sur CinéMutins, et son audience, à ce jour, a dépassé les 550000 consultations, sans quasiment aucune citation dans la presse française.
Olivier Azam
Offres d’abonnement
Evénements passés
Agenda Cinéphile
8 décembre 2025 à 14:00
De tant d’insouciance – une nouvelle tendance du cinéma français

22 septembre 2025 à 20:00
Le Ciné-Club des Cahiers : Le Congrès d’Ari Folman, le 22 septembre à 20h au Cinéma du Panthéon

20 août 2025 à 11:00
Lynch lithographe : péril en la demeure
18 août 2025 à 08:00
Romain Lefebvre anime le séminaire « Histoires d’émancipation » dans le cadre des 37e États généraux du Documentaire | 18 et 19 août à la Salle des fêtes, Lussas
Privée de sortie
Le mois dernier, nous ouvrions notre cahier critique par un film auquel plusieurs d’entre nous accordaient quatre étoiles au Conseil des 10 : Ella McCay de James L. Brooks. Nous attendions avec impatience ce nouvel opus d’un cinéaste de 85 ans dont le précédent film a déjà 15 ans (Comment savoir, 2010). Or, moins de trois semaines avant la sortie prévue, nous apprenions que le studio Disney, qui distribue le film, avait finalement choisi de le déprogrammer, en France et partout ailleurs dans le monde. Dans un communiqué très laconique, le studio n’a donné aucune raison pour justifier ce choix, mais elles sont faciles à deviner : le film a été un échec commercial cuisant aux États-Unis (moins de 3 millions de dollars de recettes pour un budget de 35 millions) et a reçu un accueil critique globalement hostile (« Right Girl, Wrong Time », titrait le New York Times). Traditionnellement, la France est considérée comme un pays où certains films américains peuvent rencontrer un public qu’ils peinent à trouver chez eux. Les exemples en sont légion. Ce fut par exemple l’an passé le cas de Juré no2 de Clint Eastwood et de Mickey 17 de Bong Joon-ho. Il est vrai que les deux précédents films de Brooks n’avaient pas marché ici, mais le cinéaste y compte beaucoup d’admirateurs. Quoi qu’il en soit, que des sorties en salles soient ainsi indexées à leurs destins critiques et commerciaux aux États-Unis n’est pas une bonne nouvelle pour l’exploitation et la cinéphilie françaises.
Cette décision est aussi un signal inquiétant pour ce dont nous parlions dans l’éditorial du mois de janvier à propos de la mise en vente du studio Warner : l’épuisement artistique d’Hollywood au nom du commerce, concomitant avec l’abandon des salles de cinéma. Précisons que Disney est un studio richissime, dont les succès tout récents de Zootopie 2 et Avatar 3 ont dû remplir les caisses. Il y aurait donc eu largement de quoi sortir Ella McCay en France sans prendre un risque majeur. À l’échelle de l’industrie hollywoodienne, l’amour de cinéphiles français pour un vieux cinéaste américain sans succès n’est bien sûr qu’un grain de sable. Mais cette affaire est le symptôme que l’esprit des studios a changé. Sans espérer le retour des grands magnats soucieux de l’avancée de l’art cinématographique et de la découverte de nouveaux cinéastes autant que du commerce, on peut rappeler que si le cinéma américain a été à la fois si immense et si viable économiquement, c’est précisément parce qu’il savait qu’à côté des grands films il fallait en produire des petits, et que pour toucher tous les publics il ne suffisait pas de répéter des recettes mais de diversifier les propositions. Si Disney ne compte plus que sur des Zootopie 3 ou Avatar 4, on peut parier que la manne va vite s’assécher.
Certes, il peut y avoir quelque chose de paradoxal à appuyer un tel propos sur un film réalisé par un homme de 85 ans et qui nous émerveille précisément parce qu’il nous offre du cinéma « comme on n’en fait plus ». En effet, Ella McCay est l’héritier direct de Frank Capra et de Leo McCarey, c’est-à-dire d’un cinéma qui parie sur la probité, la délicatesse, la compréhension à travers une mise en scène dont la grande précision témoigne d’une attention aux gestes, aux distances entre les êtres, à l’intensité de leur présence et de leurs mots. Et c’est d’autant plus beau ici que cette vision s’y déploie de la solitude la plus phobique à la vie publique la plus mouvementée, en faisant au passage l’éloge de l’inadaptation, de l’anormalité sociale, comme formes de loyauté et de résistance au cynisme. C’est dire si ce film, qui se déroule en partie dans le capitole de Providence (Rhode Island), l’héroïne devenant momentanément gouverneure, en 2008, après la crise des subprimes et juste avant l’élection d’Obama, a aussi une valeur politique. Ne serait-ce que parce qu’il nous montre une Amérique telle que l’on peut souhaiter qu’elle redevienne un jour, à l’exact opposé de celle de Trump. C’est pourquoi Ella McCay me mit en joie : il est réconfortant, non par évasion de la réalité mais par espoir en l’humanité. Vous l’avez compris, où que ce soit, par n’importe quel moyen, donnez tort à ceux qui ont cru que vous n’iriez pas voir ce film !
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