
Berlinale 2026 (2) : provoc pour provoc
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Publié le 13 février 2026 par
Yellow Letters d’İlker Çatak, réalisateur de La Salle des profs et le nouveau film de Leyla Bouziz (Compétition), comme le premier long métrage de Kai Stänicke, Trial of Hein (Perspectives), ont marqué cette journée de la Berlinale de leurs sceaux géographiques.
Des sections Panorama et Perspectives à la Compétition, on peut dire que la programmation générale de la Berlinale s’avère bien cousue. Quand Danielle Arbid, dans Seuls les rebelles, recrée Beyrouth en studio, İlker Çatak balise son nouveau film, montré en compétition, de deux énormes cartons : « Berlin as Ankara » et « Hambourg as Istanbul ». L’espace, dans les deux cas, se déguise. Après La Salle des profs, programmé ici en 2023, l’histoire de Yellow Letters (sortie le 1er avril) est encore celle d’une persécution, cette fois-ci d’un État contre un professeur-écrivain et son épouse actrice. Le thriller gratouille à la porte vers la fin (on ne se refait pas), mais l’essentiel est ailleurs, dans la vie de famille bouleversée par un changement brutal de statut et de train de vie. L’Allemagne as la Turquie est un parti pris censé passer comme une lettre à la poste, jamais frontalement travaillé par le film. Quasiment rien n’est montré des villes, simples décors pour une intrigue politique cantonnée au niveau de quelques individus, comme si la réalité spatiale ne laissait aucune empreinte sur la vie de la cité, et comme s’il suffisait de confondre les lieux pour atteindre l’universalité. Le « as » qui ouvre à lui tout seul un gouffre de questionnements politiques est réduit à une analogie même pas ludique – une convention imposée par une fiction étroitement chevillée à deux personnages assez égocentriques. Autre démonstration de coquetterie : les deux regards caméra, au début et à la fin du film, de l’actrice sur scène et de l’auteur sur scène (nu – ç’aurait été dommage de se passer d’explicitation). Regards presque comiques de se vouloir à ce point provocateurs, acharnés, alors qu’on suffoque à quelques centimètres du couple sans contrechamp ; alors, aussi, que Çatak choisit de terminer son film sur un pan de ciel filmé depuis la loge tout confort de son épouse offerte par la télévision d’État – par l’échec de la contestation. Le transport géographique est à nouveau révélateur d’une timidité politique et esthétique, cachée ici derrière un vernis de cynisme.
Il y a encore quelque chose de géographique dans le premier long métrage de Kai Stänicke, soutenu dès 2022 par la Berlinale Talents Script Station. En ouverture de la section Perspectives, Trial of Hein modélise la vie (claustrophobique) en collectivité et la place que peut (ou pas) y trouver l’individu. Hein retourne, après quatorze ans d’absence, sur l’île minuscule où il a grandi. Personne ne le reconnaît : les villageois organisent un procès pour déterminer, à partir des souvenirs confrontés des uns et des autres, s’il s’agit d’un imposteur. Hein s’y soumet tout en trouvant l’entreprise « excessive » ; nous aussi, et rébarbative en plus, tant on ne cesse de se demander pourquoi diable il s’échine à se faire accepter par cette communauté, si ce n’est pour permettre au scénario de s’offrir comme un laboratoire malin. L’antipathie sectaire des habitants est soutenue par une photographie bleutée ; l’allégorie est d’autant plus évidente que le village, régulièrement filmé en plongée zénithale, est monté comme un décor, les maisons étant ouvertes aux quatre vents derrière leurs façades en bois. Petit théâtre donc, qui sert au bout du compte à découvrir qu’on passe sa vie à se mouler sur les désirs des autres, à se trahir, à cacher sa véritable identité. « Tout ça pour ça », dit l’une des villageoises à la fin en voyant Hein se carapater à l’issue d’un procès qui lui est pourtant favorable. Eh oui.
Comme Danielle Arbid, comme İlker Çatak, Leyla Bouzid est partagée entre deux pays ; À voix basse (sortie le 22 avril), en Compétition, en est aussi marqué, d’autant plus que Bouzid y filme la maison de sa grand-mère à Sousse, en passe d’être détruite. Lilia, ingénieure vivant en France avec sa compagne Alice, retourne en Tunisie pour l’enterrement de son oncle, découvert mort dans la rue ; l’occasion pour elle d’observer l’attitude des membres de sa famille vis-à-vis de l’homosexualité de ce dernier, et en négatif de la sienne, encore secrète. Le scénario, énergisé par des provocations absurdes (Alice, venue en soutien et logée dans un hôtel éloigné, s’invite par surprise dans une fête de famille), montre à voix haute ce qu’il a à montrer, réduisant les situations à leur fonction pédagogique. Ce qui passe ailleurs pour une affectation irritante trouve dans la première séquence, celle de l’enterrement de l’oncle, un assez bel écho : dans la peine et les allées et venues filmées par une caméra toute en fluidité, personne ne sait alors trouver la place juste, l’attitude adéquate. Reste aussi la présence discrète de Hiam Abbass, qui fait le pont avec Seuls les rebelles et que Bouzid prend un plaisir évident à filmer et à baigner de lumière, comme ses autres actrices d’ailleurs. Au fond, ces deux films partagent une même naïveté : celle de considérer non pas que l’amour est plus fort que tout, mais qu’il suffit de le dire pour que le spectateur y croie.
Mathilde Grasset
Anciens Numéros



