
Beyrouth à Berlin : Seuls les rebelles de Danielle Arbid ouvre la section « Panorama »
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Publié le 13 février 2026 par
Confiné à plus d’un titre, Seuls les rebelles est un drôle de film pour ouvrir une sélection, en l’occurrence la touffue « Panorama » (37 longs métrages).
En négatif, le choix s’avère plutôt cohérent si l’on considère comme son directeur Michael Stütz qu’elle se laisse traverser cette année par une lapidaire question spatiale, identitaire et politique : « Quels espaces nous sont accordés ? ». Onze ans après Peur de rien, l’originalité de Seuls les rebelles tient au dispositif choisi par Danielle Arbid pour pouvoir réaliser son film dont l’histoire se déroule à Beyrouth, mais dont le tournage sur place a été empêché, explique-t-elle, par les bombardements de l’armée israélienne.
Tout cela est précisé dans un carton : ce que l’on voit du Liban a été recréé en studio, et n’est que « l’illusion de ce pays ». Les acteurs jouent donc devant des écrans, artifice sensible tout du long, mais révélé plus frontalement lors du dernier plan, émouvant en ce qu’il cherche in extremis à bouleverser notre croyance en une fiction par ailleurs assez classique. Celle-ci raconte l’histoire d’amour entre Suzanne (Hiam Abbass), une Libanaise sexagénaire originaire de Palestine, et Osmane (Amine Benrachid), un jeune Soudanais sans papiers. La bluette révèle les intolérances d’une certaine frange de la société libanaise, le rejet des étrangers et des musulmans, la pesanteur des coutumes : en bref, elle est un prétexte pour portraiturer un pays en tension qu’il semble de toute façon difficile d’habiter.
Théoriquement, le dispositif central autour duquel la mise en scène s’organise, plus stimulant que le scénario, ferait du Liban un pays en sursis cinématographique, si l’on entend par là qu’il est le moyen de « gagner » une nouvelle fiction sur un contexte géopolitique défavorable. Cette précarité s’éprouve par le régime d’image que le film se taille, expérimental, non voué à la systématisation ; et par l’affirmation initiale de la réalisatrice, qui cherche à filmer une ville face au « risque de ne plus voir [s]on pays exister tel qu’[elle] le connaissai[t] ». Ce n’est pas un hasard si l’on retrouve Hiam Abbass, avec qui Arbid a tourné son premier court métrage en 1998, Démolition, où il était déjà question de la perte de lieux intimes. Même s’il a d’emblée quelque chose d’un peu coquet et de paradoxal, le centre névralgique de Seuls les rebelles serait donc, dans son meilleur, ce parti pris de placer littéralement Beyrouth en toile de fond, d’en faire un décor théâtral, et d’en rendre ainsi sensible l’ « absentement », tant au film et à ses personnages qu’à sa réalisatrice.
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Difficile pourtant de ne pas se demander ce qu’aurait été le film sans ce dispositif somme toute assez peu exploré – disons même plutôt sans cette intuition ; ce qu’il aurait révélé du Liban contemporain s’il y avait été véritablement tourné. Insistent une forme d’anachronisme et la sensation d’être en tous points à l’abri, à l’écart, au cœur d’une succession de vignettes, et pas seulement parce qu’on voit peu d’espaces publics, peu de la ville en général. Le contrechamp le plus intéressant de l’histoire d’amour, ce ne sont pas les proches, les collègues, les voisins malveillants et racistes des deux personnages, mais les écrans de télévision disposés çà et là dans le plan, accessoires clignotants pour donner à l’ensemble un minimum d’ancrage. Relatives à des conflits internes qui font directement écho à ceux du scénario, les informations qu’ils diffusent ne font pourtant pas mention des bombardements qui ont infléchi la vie du film.
Cette ville en trompe-l’œil, que les protagonistes ne pénètrent jamais, qu’ils ne font que parcourir latéralement, à laquelle ils ne font que face, pourrait être simplement une belle métaphore du sentiment amoureux et de son autosuffisance, ou de la distance au monde de ces deux étrangers ostracisés à différents degrés. Les amants, pourtant, répètent qu’ils sont heureux sans parvenir à le faire éprouver. Le plus gênant reste la caractérisation flottante d’Osmane, parfaitement effacé quand il ne cède pas à la débauche. Le titre français du film est bien plus élégant que sa traduction internationale (Only Rebels Win) en ce qu’il intègre autant la relation iconoclaste de Suzanne et d’Osmane que leur solitude ; il exprime néanmoins aussi la part d’imprécision et de refus que comporte ce long métrage d’ouverture. Dans le monde non poreux que celui-ci circonscrit, la question reste en suspens de savoir ce que peuvent bien faire les rebelles.
Mathilde Grasset
Anciens Numéros



