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Berlinale 2026 (6) : l’action, c’est le dialogue

Parler beaucoup de Pascale Bodet (2026).

Berlinale 2026 (6) : l’action, c’est le dialogue

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Publié le 17 février 2026 par Élodie Tamayo

FESTIVAL. Parler beaucoup de Pascale Bodet et Meine Frau weint de Angela Schanelec mettent la parole et ses trébuchages au centre du festival.

Ce mardi avait lieu la conférence de presse du dernier opus d’Angela Schanelec, Meine Frau weint, en compétition. On pouvait également assister ce jour-là à la dernière séance du documentaire de Pascale Bodet, Parler beaucoup (Forum). À première vue, ces deux films ne sont proches que par le hasard du calendrier de projections. L’un est un huis clos théâtral sur le désamour, servi par l’austère beauté du 35 mm ; l’autre, le portrait d’un migrant égyptien en quête de régularisation sur le sol français, tourné à l’iPhone 4. À la distanciation délicate du premier s’oppose le geste direct du filmage, la quête assumée d’une certaine trivialité du second. Pourtant, ils dialoguent.

De fait, ce sont deux enquêtes sur la parole, qui surgit, bute, réussit ou échoue. Relativement pauvres en événements, ils apparaissent comme deux grands films d’action si on les envisage du côté des actes de langage. Le dire y est performatif (à l’instar de la fameuse formule de John Langshaw Austin, « quand dire, c’est faire »), en particulier pour Bodet, qui documente l’impact des discours judiciaires et la nécessité d’apprendre la langue pour obtenir un titre de séjour. Le verbe est aussi performé : les interprètes de Schanelec livrent de puissantes déclamations de leurs monologues ; les personnes fréquentées dans Parler beaucoup prononcent d’étonnantes scansions (tel ce moment où Amr s’emporte en répétant frénétiquement « c’est normal, ça ? » à mesure que son doigt balaye l’écran de son téléphone).

La difficulté de parler, de se parler (de soi et à d’autres que soi) est à la fois incarnée et conjurée par d’inventifs modes d’adresse. Bodet ne cherche pas à créer une intimité artificielle avec les personnes filmées : elle assume avec humour son personnage détonnant de cinquantenaire bobo à la voix haut-perchée. Mais elle laisse la parole « migrer » : la langue change au cours d’une phrase ou d’une conversation, glissant de l’arabe au français, se situant entre les deux, sans sous-titrer. Les mots transitent sans cesse par des interprètes ou des applications numériques. L’effort est collectif : tout le voisinage se prête à l’exercice difficile de déchiffrer Amr d’une part ; de percer l’opacité du système administratif français d’autre part. Auprès d’Agathe Bonitzer et du serbe Vladimir Vulevic, Schanelec investit également des voix qui ne s’expriment pas dans leur langue maternelle, pour en déplacer les accents et les rythmes. La mise en scène se dénaturalise pour secouer la torpeur émotionnelle et laisser affleurer des sentiments redécouverts.

Meine Frau weint de Angela Schanelec (2026).

de Angela Schanelec (2026).

La parole est aussi spatialisée : Schanelec rive ses acteurs et actrices aux murs, plaqués, comme sommés de se livrer. Ses plans fixes et épurés ménagent du vide que les mots peuplent. Les confessions des personnages, très imagées, fonctionnent alors comme ces vignettes des débuts du cinéma qui consistaient à incruster au sein d’un plan large une petite scène (par exemple, un rêveur et son rêve visualisé sur un coin de mur blanc). Le monologue génère une sorte de surimpression virtuelle. On sent un souci de lisibilité donné au récit de soi : comme si voir distinctement celui qui parle au sein d’un espace désaturé permettait de mieux avoir accès à la personne qui dit comme à celles qui sont dites par lui. Car le vide à l’image rejoue un processus récurrent des dialogues : ceux-ci racontent des personnes absentes (loin, endormies, mortes), logées dans le corps et la subjectivité de celui qui la dit (à la façon dont on porterait nos disparus en soi).

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Bodet ramène davantage la parole à l’environnement présent. Les mots se heurtent aux choses, aux textures, aux matières. On pense par exemple aux leçons de français données aux migrants, tenus de valider un test de langue. Le programme, imprégné de novlangue (faisant de l’avenir un « business plan », pour citer la professeure), sonne faux lorsqu’il se cogne aux t-shirts Franprix portés par Amr, aux bureaux bas de gamme et à l’espace étriqué qui enferme ceux et celles sommés de rêver entrepreneuriat alors qu’ils n’accèdent pas pour la plupart au simple droit de travailler.

Plus complexe qu’il n’y paraît chez Bodet ; d’une simplicité parfois désarmante sous ses airs si stylisés chez Schanelec, une question se pose : est-ce que ça change quelque chose de parler, est-ce que ça nous change ; est-ce que ça change l’autre ? Tout et rien, répondrait Amr. Et cet entre-deux, fait de mouvements à peine perceptibles, la caméra de Bodet comme de Schanelec le capte aussi quand les corps ne disent plus rien : du mutisme clair de Bonitzer au masque souriant d’Amr.

Élodie Tamayo

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