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Berlinale 2026 (9) : Finir sur une bonne note

The Loneliest Man in Town de Tizza Covi et Rainer Frimmel

Berlinale 2026 (9) : Finir sur une bonne note

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Publié le 21 février 2026 par Élodie Tamayo

Pour finir le festival sur une bonne note, retour sur deux films en forme de portraits de musiciens : un bluesman autrichien, trois violoncellistes mexicaines, et des cinéastes à l’écoute de leur quotidien. Soit The Loneliest Man in Town de Tizza Covi et Rainer Frimmel, et Lo demás es ruido de Nicolás Pereda.

Une guitare argentée sort d’un étui en fourrure rose. C’est l’instrument de The Loneliest Man in Town (Compétition), portrait du musicien de blues Al Cook. Né en 1945, ce nostalgique entend maintenir vive la mémoire d’Elvis Presley, Lonnie Johnson, Bertha « Chippie » Hill, Robert Johnson ou Ma Rainey ; comme si le temps s’était gelé. Sauf que… Al Cook est un pseudo, celui d’Alois Koch, individu 100% viennois qui a appris l’anglais en écoutant ses stars préférées et fait du Danube son Mississippi. Ce personnage de rockabilly autrichien, crooner chic à l’attitude de rebelle poli, quelque part entre Jacques Tati et Robert Mitchum, c’est la grande trouvaille de Tizza Covi et Rainer Frimmel, duo friand de fictions documentées, à l’instar de Vera (2022), qui suivait la fille déprimée de Giuliano Gemma, icône du cinéma bis italien des années 1960.

Al Cook charrie une mélancolie drolatique qui ne dépareillerait pas aux côtés des rockers décalés d’Aki Kaurismäki. Impossible de douter de la qualité documentaire du projet après avoir croisé cet élégant monsieur au petit-déjeuner de l’hôtel, rehaussé de ses mêmes complets finement pailletés et de sa coque grisonnante. Ce résistant tranquille face aux temps qui courent est campé en dernier locataire, refusant de céder son logement à un groupe véreux décidé à démolir l’immeuble.

« Il n’y a pas de futur ici », lui oppose-t-on, mais pour Al, il y a du passé à préserver. Il faut dire que sa maison-studio contient « toute sa vie », dont de fabuleuses archives (vinyles, VHS, bobines Super 8) de son vécu de crooner ainsi que des artistes qu’il affectionne. Ce site, flatté par le 16 mm, devient la matrice de scènes tendres (comme cette belle ballade acoustique jouée devant un sapin de Noël éclairé à la bougie) et cocasses (le calme désopilant avec lequel Al cohabite un temps avec son propriétaire bedonnant et tatoué, ronflant sur son canapé). Pourtant, si Al parvient à se défaire de ses reliques, la caméra s’attache à chaque objet, détaillé par l’objectif en autant de fétiches à collectionner, et finit par s’enliser dans un sentimentalisme de brocante là où son personnage reste toujours étonnant.

 

Lo demás es ruido de Nicolás Pereda.

Lo demás es ruido de Nicolás Pereda.

Dans une autre maison de musicien, en l’occurrence de musicienne, résonne un violoncelle. S’échappant par la fenêtre, le son de l’instrument se mêle au bruit du trafic. Une symphonie-chorégraphie bizarrement absurde, presque belle, s’entête à l’écran. Sonnette. Un voisin vient se plaindre, non pas de la rumeur ambiante ni des aboiements hauts perchés d’un roquet énervé, mais du son de l’instrument qui réveillerait son nouveau-né. Nous sommes à Mexico, dans le dernier film de Nicolás Pereda, fin portraitiste du chaos infime du jour le jour. Lo demás es ruido, sorte de musique de chambre adaptée au cinéma, tient tout entier dans le huis clos formé par la maison de Tere (Teresita Sánchez, évoluant auprès d’une petite troupe d’interprètes habitués du cinéaste).

Le lieu regorge de menus étonnements : l’arrivée d’une équipe de tournage peu compétente, venue interviewer une collègue compositrice réfugiée chez elle pour l’occasion (Rosa), l’apparition soudaine d’une colocataire (sa propre fille, Luisa) et la visite surprise d’un géniteur absent (un maestro qui protège sa vie officielle en payant sa famille illégitime de rares entrevues). Le tout se joue sur le tempo intempestif de bruits parasites et d’une électricité capricieuse. Ces événements constituent autant d’accents et de glissements pour moduler les présences, passant au premier ou au second plan, à la façon d’un instrument mis en avant ou en retrait dans une composition musicale.

La partition entre les genres est tout particulièrement croquée par le cinéaste. Car un mansplaining diffus modifie les comportements au sein de l’appartement (investi par l’équipe technique, puis par cet ersatz de patriarche), les musiciennes étant minorées dans leurs expertises et expériences. On pense à cette séquence où la complicité des trois musiciennes s’exprime en silence alors que la conversation des deux hommes partis dans un café, décrivant un hilarant projet de film durassien, s’imprime sur elles.

L’inventivité sonore mène encore cette comédie naturaliste vers la rêverie expérimentale. « Quand je mets des gants, je n’entends plus », lâchait la mère, indolente, pour se façonner une persona d’artiste synesthésique. Pereda la prend au mot, à la recherche de combinaisons sons-images inattendues. Luisa, dans une drôle de performance noise, malmène ainsi son violoncelle en off tandis qu’on « voit » l’impact de son morceau sur le corps de ses auditeurs, yeux fermés, sur la banquette. La farce se clôt sur un éclat de rire mère-fille, retranchées dans la cuisine, écoutant la fatuité satisfaite du maestro et du journaliste. Cet éclat de rire est ce qu’on veut conserver comme dernière note de ce festival, comme trois points de suspension hilares. Tout le reste, comme indique le titre, est du bruit.

Élodie Tamayo

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