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Cinémathèque idéale des banlieues du monde : Le complexe d’égalité

Grands garçons de Chriss Itoua (2025).

Cinémathèque idéale des banlieues du monde : Le complexe d’égalité

ActualitésCinémathèque idéale des banlieues du monde

Publié le 14 janvier 2026 par Romain Lefebvre

Portée par le Centre Pompidou et les Ateliers Médicis, la Cinémathèque idéale des banlieues du monde (voir Cahiers no 782) organisait du 14 au 17 novembre un grand week-end au MK2 Bibliothèque.

ssemblant projections et discussions autour de travaux en cours entre les participants à l’atelier «jeune création » et leurs invités, le programme proposé par la Cinémathèque idéale des banlieues du monde en reflétait le caractère consciemment tentaculaire. Le désir de faire reconnaître les pans d’une mémoire minorisée s’est traduit par la place faite aux restaurations.

Celle, tout juste amorcée par l’association Talitha, du film de Naceur Ktari, Les Ambassadeurs (1976), fiction chorale et documentée qui porte en elle les traces du quartier de la Goutte-d’Or avant sa rénovation urbaine de 1984 et des manifestations antiracistes du Mouvement des travailleurs arabes. Celle, achevée avec le concours de la Cinémathèque française, du film du Collectif Mohamed Le Garage, tourné en 1979 avec les pellicules d’un atelier de l’Ina pour lycéens. Le constat politique s’y allie à la vitalité des jeunes d’Alfortville qui, face à l’exclusion, créent leur propre espace, ce « garage » où ils rigolent et se chamaillent, dansent au son des Bee Gees ou se prennent pour Bruce Lee.

Montré dans la même séance comme émanation du projet frère d’une Cinemateca da Quebrada destinée à conserver les images des favelas brésiliennes, Film sem querer de Lincoln Périclès (2025) met en scène des entretiens avec des participants à un atelier cinéma pour une demande de bourse. Ces entretiens sont ensuite commentés et doublés dans la salle de montage, dans un geste joueur envers ce que l’adresse à l’institution suppose d’éliminer.

Les Ambassadeurs de Naceur Ktari (1976)

de Naceur Ktari (1976)

Doubles identités et regards projetés

Par-delà les sauts temporels et géographiques, la question des moyens matériels et la possibilité de créer hors des logiques de domination constituaient des problèmes communs. Après un court métrage sur une adolescente évoluant entre culture familiale algérienne et classe moyenne française dans Personne calcule Chimène (2025), Sarah Bouzi a montré une séquence de son projet Big 2024. Entre fiction et documentaire (et avec beaucoup d’humour), l’on y voit la dualité d’une jeune femme d’origine libanaise qui, le visage orné d’un masque LED pour la peau, parle de ses deux comptes Instagram différents et des mensonges racontés à ses camarades de lycée du 16e  arrondissement sur ses voyages au Liban.

Chriss Itoua confesse pour sa part avoir menti sur le métier de ses parents dans son court métrage Grands garçons (2025), où il part de son propre déplacement social (vers le milieu artistique) pour filmer son petit frère à l’orée de l’âge adulte. Alternant scènes entre frères et avec les amis, plans à distance ou filmés au téléphone, le film saisit avec finesse l’expérience quotidienne d’un jeune homme noir, le défi et la liberté de grandir sans s’amputer d’une part de son identité. Sa façon de confronter perception de soi et par les autres trouvait un écho dans le projet de Caroline Déodat, Sans innocence ou la logique du proxy, enquête sur la construction historique du concept d’innocence et sa façon d’impliquer la projection du regard colonial blanc sur les corps noirs.

Lire aussi : “Deux ou trois cents films que l’on sème d’elles : le projet collectif d’une Cinémathèque idéale des banlieues du monde

Dans une référence à l’écrivaine et universitaire Saidiya Hartman, la discussion avec la conservatrice Éva Barois de Caevel incitait à penser comment les regards pèsent aussi dans la réception des œuvres et des corps représentés, à chercher des formes échappant au besoin de produire de l’« empathie blanche » et à une posture assimilationniste qui conditionne la reconnaissance à une attitude inoffensive et à l’abandon de toute différence.

À la convergence des banlieues du monde se dessinaient ainsi des enjeux nécessaires pour penser l’émancipation et entrevoir des récits correspondant à ce que Mohamed Salah Azzouzi du Collectif Mohamed désignait d’une formule : le complexe d’égalité.

Romain Lefebvre

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