
Dégel historique à la Cinémathèque du Documentaire
ActualitésRétrospective
Publié le 17 janvier 2026 par
Dans le prolongement des programmations consacrées à Laila Pakalnina et Audrius Stonys, la Cinémathèque du documentaire (Forum des images, Paris) propose du 7 janvier au 15 mars un fructueux cycle intitulé «Poétiques baltes. Estonie, Lettonie, Lituanie ».
« États des eaux », «Vilnius, une muse », « Les heures, les vies »… Évocateurs, les titres des séances invitent d’emblée à une rêverie que l’agencement délicat des films ne fera qu’approfondir, déployant rimes et rythmes jusqu’à atteindre une musicalité nouvelle. Facilitée par le format court, cette mise en relation l’est aussi par une apparente communauté esthétique courant à travers pays et décennies, qui se caractérise par une attention soutenue aux visages anonymes, et un sentiment du temps et de l’histoire oscillant entre mélancolie et exaltation. Des singularités n’en émergent pas moins, ainsi que le confirme un chapitrage par cinéastes (Laila Pakalnina, Leida Laius, Valeria Anderson…).
La Cinémathèque du documentaire en profite également pour donner une carte blanche à Meno Avilys, structure indépendante lituanienne qui diffuse et restaure des documentaires et des œuvres d’art vidéo. Tic-tac redoublant les coups de maillet d’Igor Vasiliers tandis qu’il sculpte un buste de Sergueï Eisenstein (L’Éveil de Herz Frank, 1979); cloches vibrant par les rues et les places (Le temps passe à travers la ville d’Almantas Grikevicius, 1966); succession de pendules précipitant la fin du sommeil (La Naissance d’un personnage d’Antanina Pavlova, 1967). Le temps marque cette programmation de son battement régulier et implacable. Temps est d’ailleurs le titre d’un film de Mark Soosaar réalisé en 1983, onze petites minutes de sublimes variations lumineuses tournées en accéléré.
Au son, cadences mécaniques (horloge, boîte à musique…), percussions et pulsations cardiaques se relaient. Cette cosmogonie de poche confronte l’écoulement et la scansion pour mieux saisir, dans l’intervalle, les frémissements de la vie – pure vision que cette femme enceinte doucement agitée par le défilement de la pellicule alors que la lumière filtrant par la fenêtre se dérobe en une poignée de secondes.

Temps pétrifié ou éphémère
Des multiples visages saisis à la volée ou longuement contemplés demeurent à l’esprit, surtout ceux des ancêtres et des enfants. Le Vieil Homme et la Terre (1965) et Le Rêve des centenaires (1969), tous deux de Robertas Verba, sont exemplaires d’un rapport ambivalent aux générations et à l’histoire. Difficile ainsi de savoir si l’irruption des corps juvéniles participe d’une reconstitution du passé ou d’un saut dans l’avenir, le montage suggérant à la fois la permanence et la discontinuité. Le second est le plus énigmatique, avec ses portraits sur fond de chanson pop de jeunes filles mutiques, tantôt figées dans le reflet d’un miroir, tantôt soutenant le regard de la caméra avant de se fendre d’un bref sourire. Les aïeux, dont les faces ont la texture de l’écorce et la lueur de la cire, se tiennent souvent par deux dans l’attente insouciante de la mort. Que ce monde soit pétrifié pour l’éternité ou sur le point de disparaître tout à fait, voilà l’angoisse qui traverse ces pastorales. Même le spectateur le moins versé dans l’histoire balte le comprendra à la vision du Temps passe à travers la ville : la modernité promise autant qu’imposée par le régime soviétique ne guérit pas les traumatismes du passé récent, ni n’efface les gloires du passé lointain.
L’apparition soudaine d’images fixes puis en négatif sape l’effort de construction immobilière pour ramener à l’expérience de la Seconde Guerre mondiale. Des façades grêlées par les balles rappellent la violence des affrontements, et une colline hérissée de stèles le martyre de la population. Les plans d’églises, de palais et de cryptes creusent jusqu’à des strates plus anciennes, constitutives de Vilnius. Un cheval blanc parcourt le film, figure allégorique dont un écho plus subtil, moins volontairement poétique, se découvre dans le magnifique Neige d’automne de Valdas Navasaitis (1992).

Résistances rêvées
Le programmateur Arnaud Hée rappelle que « la grande majorité des films présentés naissent dans le cadre très officiel des studios nationaux où artistes et techniciens sont des fonctionnaires travaillant sous la férule du Parti communiste d’Union soviétique (PCUS) et de ses déclinaisons locales ». Vu d’ici et d’aujourd’hui, il est tentant de s’attarder sur ce qui, précisément, résiste à la propagande. Chaque nuit je rêve de Bytaute Pajediene (1979) témoigne d’abord de l’enthousiasme tout stakhanoviste d’un groupe d’ouvrières du textile. Par la grâce d’un raccord, la trame tissée par les machines se métamorphose en l’ondoiement d’un lac. À l’usine comme en dehors, le bonheur semble égal. Mais lorsque, au dernier plan, une femme marchant parallèlement aux vagues confie sa hantise nocturne d’être confrontée à l’arrêt brutal de la production, il est difficile de ne pas y entendre l’aveu d’un désir.
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De rêve, il est aussi question dans Berceuse concrète de Valeria Anderson (1964). Quelques plans sur des bambins endormis suggèrent que la fabrication du béton armé dont le film décrit les étapes est la condition de leur avenir radieux. Que le message soit bien reçu n’empêche pas de s’étonner des cadrages ou d’admirer la photographie. Ni de saisir pourquoi, après la dévastation de la guerre relatée en un foudroyant montage d’archives, les grands ensembles ont pu en effet être accueillis comme un immense progrès.
Le Jour de la Saint-Jean (Andres Sööt, 1978) s’avère plus critique. Au pied des tours, un homme bat un tapis. Les coups réverbérés sonnent comme un bombardement. S’y mêle bientôt le grincement infernal d’un tourniquet, qui achève de faire taire le chant d’une femme. Comme dans Accattone de Pier Paolo Pasolini, les façades monotones de ces quartiers solitaires sont le tombeau des formes de vie traditionnelles.
Parmi les œuvres plus récentes, citons Cuillère (2019). Aussi sobre que son titre, le long métrage de Laila Pakalnina retrace les étapes de fabrication d’une petite cuillère en plastique. Cadres fixes, compositions méticuleuses, nuances de gris : la manière n’est pas sans rappeler l’impassibilité de Nikolaus Geyrhalter. Le génie est d’avoir choisi un objet emblématique et dérisoire, un produit de la mondialisation (de fait, le film fait plusieurs tours du monde) dont l’usage excède rarement quelques minutes. Dénuée de commentaire, la fable matérialiste se joue dans l’épaisseur sonore et visuelle de chaque plan. Avec un sens acéré, et parfois malicieux, du raccord, Pakalnina retrace un circuit économique ravageur en même temps qu’elle met au jour une toile d’interdépendances – soit une définition possible de la poésie.
Raphaël Nieuwjaer
«Poétiques baltes. Estonie, Lettonie, Lituanie». Du 7 janvier au 15 mars. Forum des images (Paris). À voir également: Cinébaltique, festival des cinémas estonien, letton et lituanien. Du 5 au 8 février au cinéma L’Arlequin (Paris).
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