
L’ICA, circuit parallèle (Londres, Royaume-Uni)
ActualitésLieux de vie cinéphiles
Publié le 15 janvier 2026 par
Cette nouvelle série explore de par le monde des lieux de programmation singuliers, qui informent aussi sur la situation cinéphile de leur environnement humain et politique.
Une vieille carte de Paris surlignée au marqueur noir comme un jeu de l’oie : le MacGuffin du Pont du Nord, ce guide pour se mieux perdre, est au dos de l’affiche de la rétrospective « comprehensive » (intégrale) de Jacques Rivette, présentée cet été par l’Institute of Contemporary Arts (ICA). Une manière de cartographier ses admirations cinéphiliques et d’en partager l’excitation fétiche avec son public (jeune et étonnamment fourni), entre rétrospectives intégrales de Marguerite Duras, Angela Schanelec, Theo Angelopoulos, Werner Schroeter ou Rita Azevedo Gomes, une exposition « Jean-Luc Godard : Scenario(s) », des programmations confiées à des curateurs indépendants, des premières de films étrangers et quelques festivals.
Situé dans le cœur cossu de Londres, à deux pas de la National Gallery, l’ICA occupe depuis 1968 un modeste pied de porte au bas d’un impressionnant palais. À l’intérieur : petit hall et bruyant café sous verrière, espace d’exposition, grande salle de concert et deux salles de cinéma tournant six jours par semaine (à partir de midi). L’institution à but non lucratif, soutenue du côté artistique par le British Art Council (mais non du côté cinéma), a été fondée en 1946 par un groupe d’artistes et de poètes : au départ sorte de club moderniste, il s’agrandit progressivement en accueillant des expositions visionnaires (sur l’art cybernétique en 1968 ou la prostitution en 1976), des concerts (de John Cage aux Pet Shop Boys) et du cinéma, sous forme de projections et conférences (par exemple, en 1955 sur le cinéma hollywoodien ou la télévision comme forme culturelle, ou en 1972 sur les cassettes vidéo).
Les premiers films de Kenneth Anger en 1955 (avant une rétrospective intégrale en 1972), de Debord en 1957, de Kubelka en 1966 (un mois avant une lecture d’Allen Ginsberg et de son père)… L’ICA, féru des nouveaux cinémas (Warhol, Makavejev, Glauber Rocha, Melvin Van Peebles…), projette aussi bien des films d’Akerman que des vidéos de Bill Viola ou Nan June Paik. Dans les années 2000, l’institution distribue des films via une structure parallèle. Mais elle décline, avec d’importants problèmes de gestion, et finit par confier sa programmation aux cinémas Picturehouse (sortes de MK2 locaux). Après avoir frôlé la disparition, l’ICA reprend du poil de la bête il y a une dizaine d’années.

La loi du marché
Le jeune directeur de la programmation cinéma, Nicolas Raffin (qui a fait ses débuts à l’ICA en 2018, et est en poste depuis 2022) a vécu de plein fouet la crise sanitaire, ses effets sur le lieu (fermé durant la période et sans public à sa réouverture), et plus généralement sur l’écosystème du cinéma britannique, aujourd’hui au plus mal, explique-t-il : nombre de petits distributeurs à l’arrêt, tout comme des festivals (tel l’Essay Film Festival de Birkbeck) et des programmations institutionnelles (comme celle de la Tate Modern).
Selon Raffin, la situation est grevée par le poids monopolistique du British Film Institute : le vaisseau amiral, financé par la loterie nationale (comme la politique culturelle), est à la fois «un CNC anglais qui subventionne la création et les salles de cinéma (sur projet), une cinémathèque, l’éditeur de Sight and Sound, un distributeur de films et l’organisateur du plus important festival d’Angleterre, le London Film Festival». Or ce dernier, qui présente plus de 250 films par édition, a pris tant d’importance qu’il dicterait la programmation du pays : « Hong Sangsoo et Albert Serra ont beau être très reconnus à l’international, comme ils ne sont plus invités au Festival de Londres depuis quelques années, si on ne les distribuait pas nousmêmes, ils ne seraient pas montrés en Angleterre. »
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Pour ce faire, l’ICA a développé depuis 2023 un programme de distribution, Off-Circuit, qui lui permet, en négociant directement avec les vendeurs, d’accueillir des premières de films délaissés dans le pays, de les faire connaître avant de les confier à d’autres salles (sans prélever de pourcentage). Dans les cinquante films distribués, on trouve récemment les derniers Hong et Serra, Le Rire et le Couteau de Pedro Pinho, Les Feux sauvages de Jia Zhangke ou la trilogie de Mondogno de Mariano Llinás (encore inédite en France). Comme l’explique Raffin – sans s’en réjouir –, les vendeurs de ces films ont fini par accepter cette situation quand ils ont compris qu’il n’y avait plus de distributeurs pour eux au Royaume-Uni. Effet d’un « nivellement par le bas sous prétexte de pop culture », depuis Barbie de Greta Gerwig, qui a été une poule aux œufs d’or, même pour le BFI. Par ailleurs, si la cinémathèque offre encore de belles séances, reste que «c’est Tom Cruise qui bénéficie d’une rétrospective quasi intégrale, et non Wiseman ».
Le pays n’a pas de programme d’éducation à l’image, les projections sous-titrées restent exceptionnelles, et Raffin voit comme un symptôme le prix pour « Best ensemble performance» gagné par un film de studio pro-guerre et masculiniste, Warfare (Ray Mendoza et Alex Garland), aux British Independent Film Award (censés être le contrepoint des César locaux, les British Academy Film Awards). Même absence de prise de risque évoquée pour les films sélectionnés au Festival de Londres (gros films d’auteurs, déjà passés par d’autres festivals…), autant que ceux distribués ou labellisés par le BFI (concurrençant les distributeurs et favorisant la paresse des salles).

Séances surprises
Dans ce contexte morose, l’ICA a joué la carte d’une cinéphilie pointue et contemporaine, tablant sur la démultiplication des types de séances et confiant des petits cycles à de jeunes programmateurs: universitaires, artistes, rédacteurs de petites revues ou sites venant souvent eux-mêmes à l’ICA. Ainsi d’Helena et Harlan Whittingham et leur programme régulier «VHS Late Tapes», montrant des films pornographiques old school. Ce rendez-vous très suivi, safe space pour les communautés queer, cuir et fetish, interroge aussi l’histoire et les visibilités des populations marginalisées et des travailleurs du sexe.
L’ICA est aussi attaché aux formats pellicule (l’auteur de ces lignes a ainsi pu assister à une projection 35 mm de La Ville des pirates de Raoul Ruiz, sous-titrée spécialement pour l’occasion et dans une salle comble), notamment durant les «Celluloïd Sunday » où sont montrées des copies surprises, conservées dans les archives de l’ICA. Raffin évoque sa récente prise de conscience que l’indépendance artistique se gagne par la rentabilité commerciale : « Je m’en suis rendu compte après la crise sanitaire, puis avec Gaza et l’Ukraine. Avec l’extrême-droitisation à venir, on ne pourra plus compter sur du soutien public. Et du côté de la philanthropie, il reste très peu d’argent propre. Même si nous ne l’avons pas encore fait, le partenariat bien choisi avec une marque serait plus transparent; autant que le modèle économique des ventes de billets et de la carte d’abonnement [de 25 livres sterling]. » Le pari, risqué, est pour l’instant gagnant.
Pierre Eugène
Anciens Numéros



