Actualités, Lieux de vie cinéphilesCinéma Humberto-Mauro (Brésil) : le sens du public
L’axe Rio–São Paulo n’a pas le monopole de l’effervescence cinéphile au Brésil, comme le montre le cinéma Humberto-Mauro à Belo Horizonte, capitale du Minas Gerais et sixième ville du pays. Cette salle publique à la programmation permanente, principalement de cycles monographiques et thématiques, est incontournable depuis près de cinquante ans, à échelle autant locale que nationale.
Quand vous entrez dans le Palácio das Artes de Belo Horizonte, l’un des plus grands complexes culturels d’Amérique latine (projet d’Oscar Niemeyer), il est tentant de tourner directement à droite (vous pénétrerez alors dans la galerie d’expositions principale) ou de continuer tout droit (auquel cas, vous rejoindrez le Grand Théâtre). Les plus cinéphiles s’empresseront quant à eux de descendre un discret escalier proche de l’entrée : il mène à l’unique salle du cinéma Humberto-Mauro.
Vous pouvez patienter en prenant un café accompagné de pães de queijo (sortes de gougères à la farine de manioc) et discuter avec la petite communauté d’habitués. Puis, vous retirerez votre entrée au guichet, sans avoir le moindre real à débourser. Le cinéma le plus fréquenté de tout Belo Horizonte est non seulement accessible économiquement mais aussi géographiquement : il est situé dans le centre de la ville, sur l’avenue Afonso-Pena, particulièrement bien desservie.
Hall d’entrée du cinéma Humberto-Mauro.
Vers la formation des spectateurs
Concrétisation du projet d’un petit groupe cinéphile qui organisait des séances en Super 8 et 16 mm dans des espaces vacants de la ville au début des années 1970, la salle a été inaugurée le 15 octobre 1978 avec une séance de A Noiva da Cidade d’Alex Viany, dont le scénario est signé par Humberto Mauro. Suivra une rétrospective des films de celui dont la salle tire son nom¹, cinéaste originaire du Minas Gerais et pionnier de l’époque du muet, considéré par Glauber Rocha comme le père du véritable cinéma brésilien (Cahiers no 586).
Vitor Miranda, gérant et programmateur de la salle depuis 2022, est heureux d’y diffuser des films du patrimoine national. Il affirme néanmoins que « programmer le cinéma brésilien est un défi. Cela nous revient plus cher que le cinéma international pour lequel nous obtenons facilement un soutien financier via les instituts étrangers ». En a attesté en juin dernier le programme consacré à Grande Otelo, artiste multifacette qui fut notamment l’un des premiers acteurs noirs du cinéma brésilien. « Il a fallu réaliser un travail archéologique pour mettre la main sur ces films, précise Miranda. C’était une programmation très chère et malheureusement pas la plus suivie. »
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Il est en effet habituel que la majorité, voire la totalité des 129 sièges de la salle soient occupés. Lors de la rétrospective « Tarkovski – éternel retour », présentée par plusieurs collaborateurs du réalisateur en 2017 et qui a donné lieu à une remarquable publication, la moyenne de spectateurs par séance atteignait la centaine. L’an dernier, la séance de minuit de Salò ou les 120 Journées de Sodome affichait complet. Miranda indique que le cinéma a connu une hausse de fréquentation significative à partir de la rétrospective de Charlie Chaplin en 2012, qui a permis de faire découvrir les lieux « à de nouvelles générations qui sont revenues régulièrement par la suite ».
Pedro Coelho Xavier, fidèle spectateur âgé de 24 ans, également monteur, confie : « Je dois la moitié de ma formation cinématographique à cette salle. J’ai recensé au moins 200 séances marquantes ces huit dernières années. »
Nombreux sont les cinéastes de la région à fréquenter assidûment la salle Humberto-Mauro. Juliana Antunes, la réalisatrice de Baronesa (2017), déclare volontiers qu’« il s’agit de mon espace favori, dans une ville que je n’aime plus tellement ». À tel point qu’elle a récemment quitté une répétition de carnaval pour y revoir Les hommes préfèrent les blondes. « Je me posais la question pendant mes années d’études de cinéma : pourquoi Monroe était-elle Monroe ? Eh bien, la réponse est venue de l’expérience de ce film vu sur l’écran de mon cinéma préféré. »
La salle est également à l’honneur dans le court métrage d’André Novais Oliveira, Pouco Mais de um Mês (2013), sélectionné à la Quinzaine des cinéastes : il s’agit du point de départ de l’histoire d’amour portée à l’écran.
27e édition du FestCurtasBH, festival de courts métrages qui a lieu au cinéma Humberto-Mauro.
De Minas vers le monde
Cette métropole de 2,3 millions d’habitants n’est pas épargnée par les inégalités systémiques du Brésil ; la gratuité de l’entrée, grâce au financement de l’État du Minas Gerais, est une aide considérable. Miranda se souvient du débat après la projection de Jeanne Dielman au cours duquel une spectatrice, fille d’une employée de maison, a pris la parole. Bouleversée, elle a déclaré : « Ce film, c’est moi, c’est ma mère, ce sont les femmes de ma famille. »
Miranda reconnaît la responsabilité politique de programmer aujourd’hui au Brésil un cinema de rua, c’est-à-dire une salle démocratique, à la programmation exigeante et éclectique, inscrite dans le continuum de l’espace public, tandis que fleurissent les multiplexes dans les centres commerciaux. C’est pourquoi il lui importe de collaborer avec d’autres salles de la ville dont les valeurs sont proches, en premier lieu le cinéma municipal Santa-Tereza et celui du Club de Tennis de Minas.
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Outre ses riches programmations et ses nombreux cinéclubs (nous avons assisté au lancement du ciné-club ibéro-américain permanent, en partenariat avec l’Institut Cervantès, dévoilant le rare et formidable Trotacalles de Matilde Landeta, de 1951), le cinéma Humberto-Mauro accueille les principaux festivals de cinéma de la ville tout au long du printemps. Tout commence fin septembre, avec la Mostra CineBH, consacrée aux premiers films latino-américains. S’ensuit le FestCurtasBH, qui met en lumière depuis vingt-sept éditions la vigueur internationale du court métrage. Puis le forumdoc.bh, festival de cinéma documentaire et ethnographique, auquel Jean-Louis Comolli fut lié et qui fêtera ses 30 ans cette année.
Claire Allouche
¹ Une partie de ses films a été programmée l’été dernier à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé.
Propos recueillis à Belo Horizonte et en visioconférence entre les 4 et 8 février.Remerciements à Leonardo Amaral.
par Claire Allouche