Catherine Deneuve Cahiers du cinéma

Le luxe de la neutralité

Editos

Publié le 26 février 2026 par Marcos Uzal

On peut trouver agaçante cette manie des journalistes à toujours demander aux membres des jurys de festivals, lors de la traditionnelle conférence de presse inaugurale, la place qu’occuperont la politique, l’engagement, les grands sujets du moment dans leur manière de voir et de juger les films. D’autant plus que tant de prix ont été abusivement attribués pour cette principale raison : leur sujet, leurs échos avec l’actualité. Mais notre époque est si violente, si agitée par des conflits, si menacée par le retour du pire, que ces questions ne doivent pas être prises à la légère. Elles relèvent d’un souci plus profond que celui de nourrir les gazettes : se demander en quoi les festivals, et par extension le cinéma, peuvent encore accompagner la marche du monde, y répondre, voire y participer. Surtout, les réponses sont toujours plus révélatrices que les questions. Interpelé sur le fait que le gouvernement allemand continue à maintenir son soutien à Israël, Wim Wenders, président du jury de la Berlinale 2026, a répondu : « Nous devons rester hors de la politique, car si nous faisons des films ouvertement politiques, nous entrons dans le champ politique, or nous sommes un contrepoids à la politique, nous sommes le contraire de la politique. Nous devons travailler pour les gens et pas pour les politiciens. » Cette réponse a suscité une polémique, suivie de quelques conséquences. Sur place pour accompagner deux films, l’actrice d’origine palestinienne Hiam Abbass a déclaré : « Il manque du courage chez les gens de cinéma, chez certains, je ne dis pas tous. » La Cimatheque, centre d’archives et de restauration de films basé au Caire, a retiré deux courts métrages initialement programmés dans la section Forum Expanded, et l’écrivaine indienne Arundhati Roy s’est déclarée « choquée et écœurée » par les propos de Wenders au point d’annuler sa venue au festival, où elle devait présenter un film.

Wenders ne s’est jamais présenté comme un artiste politique, et, après tout, de grands cinéastes se sont aussi toujours méfiés et tenus à l’écart de toute forme d’engagement explicite : Fellini, Bergman, Truffaut, par exemple. Mais ils le faisaient dans un moment où le cinéma politique était très puissant, dans une forme de réaction contre une posture militante qui leur semblait contradictoire avec la liberté créatrice. La position de Wenders en 2026 est très différente : elle ne fait qu’entériner l’idée que le cinéma aurait de moins en moins de liens avec la réalité et de capacité à nous la donner à voir et à penser. Interrogé sur un sujet extrêmement dramatique dans une époque si inquiétante, le cinéaste allemand semblait tout simplement dépassé dans sa carapace d’artiste prônant l’amour universel au milieu des bombes. Quelques jours plus tard est mort un cinéaste qui montrait que le cinéma peut être éminemment politique sans être forcément militant, y compris en s’attardant sur le ter rain des politiciens : Frederick Wiseman, qui parvient à faire comprendre le monde en explorant ses rouages institutionnels et sociaux comme seul un vrai documentariste peut le faire. Ses films n’étaient certainement pas « le contraire de la politique », mais une redéfinition du champ politique à partir de l’observation précise du monde et des citoyens.

Alors que le fascisme fait son retour un peu partout, la neutralité prônée par Wenders risque d’être de plus en plus intenable ; c’est ce que révèle cette polémique. Il existe un poème de l’écrivain antifranquiste Gabriel Celaya, chanté plus tard par Paco Ibáñez et intitulé « La poésie est une arme chargée de futur » : « Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les neutres qui, s’en lavant les mains, ignorent et esquivent. Je maudis la poésie de qui ne prend pas parti, parti jusqu’à se salir. » Je n’ai pas toujours pensé ça, mais plus ça va (ou plus ça ne va pas), plus je crois que c’est juste. Il n’est pas rassurant de sentir de plus en plus vibrer cette terrible vérité.

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