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Littered Mvmnts : Poubelles pour aller danser

Images extraites des vidéos publiées par Littered mvmnts en novembre 2025 et février 2026.

Littered Mvmnts : Poubelles pour aller danser

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Publié le 12 mars 2026 par Pierre Eugene

Depuis 2023, l’artiste nippo-américain Shoji Yamasaki, dans sa chaîne Littered Mvmnts (@litteredmvmnts), publie sur TikTok et Instagram de courts clips burlesques, ludiques et écolos autour de déchets abandonnés dans la nature.

Aux sources des premiers émerveillements offerts par le Cinématographe Lumière, on trouve le délicat mouvement des feuillages remués par le vent, admiré diversement par un journaliste de La Poste (le 30 décembre 1895), Méliès, ou Maxime Gorki décrivant dans le « royaume des ombres muettes » du cinéma ces « feuillages gris cendre des arbres [qui] s’agitent dans le vent »¹. Car contrairement aux figures détourées sur fond noir ou neutre du Kinétoscope Edison, toutes petites dans l’œilleton des boîtes à peep-show, l’écran des Lumière expose ses sujets filmés dans un milieu mouvant qui fourmille de vie et ouvre sur l’espace infiniment détaillé du monde. Pas pour rien qu’aujourd’hui, confronté aux images générées par IA, c’est toujours en scrutant les arrière-fonds et leur profusion hasardeuse que l’on tente de distinguer le vrai du faux.

Dans ses clips d’une dizaine de secondes en double écran, Shoji Yamasaki montre d’un côté des détritus abandonnés dans un coin de rue (corolles de sacs en plastique, papier d’emballage argenté, vieux cartons…) qu’une brise légère anime brusquement, et, en miroir, sa propre imitation pince-sans-rire, où il rejoue les mouvements du déchet paré de ses couleurs. Keaton caméléon dans des postures entravées, Yamasaki attend, rigide, jambes levées, mains dans le dos ou de chaque côté de sa tête cagoulée, prostré contre une façade, avant de se lancer dans de brusques avancées zigzagantes par à-coups, bien peu naturelles.

Images extraites des vidéos publiées par Littered mvmnts en novembre 2025 et février 2026.

Images extraites des vidéos publiées par Littered mvmnts en novembre 2025 et février 2026.

Ce « mécanique plaqué sur du vivant », comme disait Bergson, provoque des effets martiens, drôles et poétiques, dont la brièveté efficace a fait le succès du compte ; l’auteur, qui performe aussi sur scène, sera exposé dans une galerie de Copenhague (Til Vægs) de février à avril prochain.

Disant qu’il clôturera son compte « une fois que les gens cesseront d’abandonner des détritus » et demandant en commentaire à ses regardeurs de « ramasser leurs déchets », Yamasaki glane et recycle les oubliés à ras de terre du panorama citadin, faisant du robinet d’images des réseaux sociaux un réseau d’assainissement. Les aberrations écologiques deviennent des sculptures dada éphémères, et sont autant sauvées que dénoncées.

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Cet apparent paradoxe du recyclage se mordrait la queue si la forme filmique elle-même ne fonctionnait comme principe d’assainissement : minimale, peu spectaculaire, littérale, muette si l’on excepte le souffle de vent qui sature le micro, avec sa discrétion suspendue, son principe d’attente qui joue sur l’identification retardée des figures, chaque double case se présente comme l’envers de l’exposition narcissique et du vouloir-dire publicitaire. L’imitation patiente et sobre de l’artiste n’humanise pas les détritus, mais dans l’aller-retour du jeu de miroir, on croit parfois voir, animés de mouvements légers, d’étranges petits animaux. Manière aussi de se rendre compte que notre consommation de mèmes animaliers obéit à une quête similaire, paradoxale et désespérée, de sauvegarder quelques bribes d’authenticité naturelle dans le milieu pollué des réseaux.

Pierre Eugène

¹ Beau texte sur le sujet : François Albera, « Le Cinématographe dans le mouvement : une métaphysique des feuilles », 1895, nº 87, 2019.

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