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Quelques passeuses aux 3 Continents

I, Poppy de Vivek Chaudhary (2025).

Quelques passeuses aux 3 Continents

ActualitésFestival des 3 Continents

Publié le 13 janvier 2026 par Pierre Eugene

La 47e édition 2025 du Festival des 3 Continents de Nantes, allégée à la suite des indignes coupes budgétaires de la Région, a néanmoins réussi à tenir son pari exploratoire des cinématographies non occidentales. Avec cette année, un prisme récurrent: les femmes comme gardiennes actives de la mémoire.

Dans les fictions de campagne de la rétrospective srilankaise (voir Cahiers no  825), si l’on excepte le moderne style de Dharmasena Pathiraja, les époques ont beau passer, les conditions de vie semblent immuables autant que les formes narratives pour les observer. Entre Le Village dans la jungle (Lester James Peries, 1981), adaptation d’un récit fantastique et anticolonial de Leonard Woolf de 1913, et le regard impavide, quasi documentaire de The City (H.D. Premaratne, 1993), mêmes rigidité hiérarchique des mœurs et dénuement misérable des personnages, même psychologie silencieuse sans arrière-fond, même tragique violence sourde aux sursauts sanguinaires.

Avec, à chaque fois, une femme au centre, victime déjà âgée prenant sur elle la dureté de la vie et le passage du temps. Dans la compétition, le documentaire indien I, Poppy (Vivek Chaudhary), autour d’une famille de cultivateurs de pavot, fait émerger la figure d’une femme sans âge perpétuant une tradition centenaire, dont le fils instituteur, à son grand dam, s’est mué en fervent militant anticorruption, mettant en péril leur survie économique. Tandis que ce dernier lutte rivé à son smartphone, sa mère, qui lui reproche d’être hors sol, reproduit les gestes artisanaux et religieux d’une tradition centenaire de la culture du pavot, suivis au fil des saisons.

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Dans Attachment (Mamadou Khouma Gueye, Prix du public), c’est également la mère du cinéaste, expropriée de sa maison de la banlieue dakaroise pour cause de construction d’un TER et réapprenant à marcher après un AVC, qui porte la mémoire de son environnement effacé par la transformation du pays (avec cette sidérante harangue de l’envoyé français de la SCNF lors de l’inauguration : « Dites cent fois par jour : j’aime le TER de Dakar ! »).

Si ces deux films observent finement, mais de biais, des femmes au bord de la disparition, Hair, Paper, Water (Minh Quy Truong et Nicolas Graux, déjà primé à Locarno et ici Montgolfière d’argent) prend le parti de nous plonger in medias res dans des paysages vietnamiens. Guidés par une femme de l’ethnie Ruc et son petit-fils, on assiste à une leçon de choses : tout un abécédaire en dialecte de l’environnement luxuriant, des plantes médicinales aux histoires de famille. Le 16 mm, aux objectifs parfois embués par la météorologie mais suffisamment sensible pour filmer des lucioles, la prise de son attentive aux battements d’ailes de chauve-souris comme à la puissance du vent, le montage tremblé qui nous fait aller de la ville à la jungle et de la naissance à la mort dans un ample mouvement du temps, entendent la captation cinématographique comme une empreinte immémoriale, où se conjuguent ensemble l’intime et le tellurique.

Pierre Eugène

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