
Sacré Cœur : l’ingérence qui vient
ActualitésEnquête
Publié le 13 janvier 2026 par
Autour de Sacré Cœur et de son succès inattendu (plus de 450 000 entrées), l’ingérence d’élus dans la programmation inquiète et pousse à réaffirmer la fonction des salles municipales.
Marseille, fin octobre : le maire de gauche Benoît Payan veut faire annuler une séance de Sacré Cœur au Château de la Buzine, avant que le tribunal administratif ne la rétablisse. Clichy-la Garenne, début décembre : le maire Les Républicains Rémi Muzeau impose la programmation du film au cinéma Le Rutebeuf, son directeur-programmateur choisissant d’alerter par sa démission. À ces cas s’ajoutent ceux concernant Put Your Soul on Your Hand and Walk, récemment déprogrammé aux Étoiles de Bruay-la-Buissière par le maire Rassemblement National Ludovic Pajot. À L’Olympia de Cannes, ce même film a été reprogrammé à une date ultérieure après l’expression par le maire LR David Lisnard d’une réticence à le voir diffusé le soir du 13-Novembre (dans une connexion douteuse entre Palestine et attentats terroristes).
Cachant d’autres injonctions non publicisées et des autocensures, ces événements soulèvent plusieurs questions, à commencer par le statut du film Sacré Cœur, docu-fiction qui exalte le culte du cœur de Jésus en revenant sur les visions d’une religieuse du xviie , distribué par Saje. Émanation de la communauté religieuse de l’Emmanuel, cette société de production et de distribution, qui édite également des DVD chrétiens et indique sur son site comment devenir ambassadeur « pour aider à transmettre la parole du Christ », ne cache pas son prosélytisme, qui s’insère dans une constellation d’extrême droite vantant une « politique des racines ¹».
Sa pratique tranche avec celle des distributeurs classiques et consiste à mobiliser des réseaux locaux de paroisses et de fidèles pour approcher les salles. Si l’opposition de l’association Ciné32 à la programmation du film dans ses salles du Gers a donné lieu à une campagne d’attaques en ligne, plusieurs cinémas ont fait l’objet de demandes insistantes d’habitants, à l’instar du Comœdia de Miramas, dirigé par Céline Girard: « Le film a reçu un visa d’exploitation tous publics, on peut donc nous demander pourquoi on ne le programme pas, mais le lobbying apparaît partout, jusque sur AlloCiné où la note est signalée comme inhabituelle. »

Du service culturel au service-client ?
Les pressions venues des élus posent la question de la façon dont ceux-ci conçoivent le rôle d’une salle municipale, service public culturel (d’autant plus quand elle est classée Art et Essai, comme à Clichy et Bruay). « Tout se renverse, comme si programmer n’était plus un métier. Le cinéma devient un simple outil, nous sommes accusés d’être des censeurs alors que nous exerçons notre liberté de programmation », s’inquiète William Robin, directeur de l’association Sceni Qua Non, qui encadre cinq salles dans la Nièvre. Les demandes des élus de Clichy et Bruay de valider les programmes signalent un désir de reprise en main et la tentation de mettre un équipement en régie municipale directe en adéquation avec une vision personnelle et/ou des visées électoralistes.
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« Les salles municipales ont aujourd’hui des adversaires économiques et politiques dont il faut les défendre, avance Stéphane Goudet, directeur artistique du Méliès à Montreuil. Il y a un dialogue permanent avec les élus, une écoute du terrain. C’est nous qui programmons et l’objet-film reste au centre: un établissement municipal doit servir à la fois la population et le cinéma.» Le niveau d’alarme se comprend aussi à la lumière d’attaques contre la culture et ses institutions, et dans l’imminence de nouvelles élections municipales. Les propos récents du député RN Sébastien Chenu appelant à «moraliser les aides du CNC» indique bien l’ambivalence d’une tendance qui, tout en assimilant certains choix éditoriaux à de la censure, ne considère les œuvres que comme véhicules de valeurs selon un clivage idéologique gauche/droite.
Comme le font plusieurs organisations dans un communiqué du 17 décembre dont le caractère groupé dit la gravité, il importe de rappeler des principes structurants tels que la loi du 7 juillet 2016 encadrant la liberté de création et de programmation artistique. Et d’inviter à réfléchir à la nécessité de distinguer un service culturel, lieu de rencontre où se travaille une formation du goût et des regards, d’un service-client, qui reflète et reconduit les convictions d’élus en place ou des communautés les plus pressantes.
Romain Lefebvre
Propos recueillis par téléphone entre le 8 et le 12 décembre.
¹ «Sacré Cœur : ne participons pas, à travers ce film, à renforcer le lien entre extrême droite et catholicisme », La Croix, 30 octobre 2025.
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