Actualités/

The Cruise de Bennett Miller : En roue libre

The Cruise de Bennett Miller (1998).

The Cruise de Bennett Miller : En roue libre

ActualitésCritique

Publié le 4 mars 2026 par Raphael Nieuwjaer

C’était l’époque où un apprenti réalisateur n’avait qu’à tenir une mini-DV au creux de la main pour qu’un film semble possible. Image parmi les images, le cinéma n’avait plus, en 1998, la prétention d’être unique, ou supérieur. Après la caméra-stylo, il visait de nouveau la légèreté. Abandonnant toute hiérarchie entre le professionnel et l’amateur, le document et la fiction, il retrouvait grâce à un instrument des plus modestes le moyen d’enregistrer le monde sur le vif. Magie du numérique.

Sans les productions suivantes de Bennett Miller, à l’évidence plus prestigieuses (Capote en 2005, Le Stratège en 2011, Foxcatcher en 2014), peut-être The Cruise serait-il demeuré un simple objet de curiosité. Il contient pourtant la promesse moins d’une œuvre que d’une alliance inédite entre l’œil et la main, l’archive et le direct, le fugitif et le monumental. (Bientôt, ce sera À l’Ouest des rails de Wang Bing, autre déambulation, autre visite guidée à sa manière, et le nouveau millénaire pourra commencer.)

C’était l’époque aussi où New York était dominé par le World Trade Center. Aux touristes assemblés dans le bus à impériale dont il est le guide, Timothy « Speed » Levitch indique que les tours ont été conçues pour osciller de 45 cm en fonction du vent. Dans l’une des dernières séquences, la caméra l’accompagne dans une expérience troublante : sur l’esplanade entre les gratte-ciel, il tournoie sur lui-même jusqu’à éprouver leur effondrement. Nulle prescience ici, mais un désir travaillant sans doute chaque habitant, chaque visiteur : que la ville puisse être ramenée à une échelle humaine, que le corps puisse se libérer de cette verticalité suffocante – y compris par un fantasme de destruction.

Dans Live From Shiva’s Dance Floor (Richard Linklater, 2002), Levitch évoquera Ground Zero, témoignage selon lui navrant de l’incapacité des États-Unis à porter le deuil. Il proposera de convertir la béance laissée par ce symbole hypertrophié du capitalisme en un parc où rumineraient librement des bisons.

The Cruise de Bennett Miller (1998).

de Bennett Miller (1998).

On l’aura compris, Timothy « Speed » Levitch n’est pas un guide ordinaire. Avec son halo de cheveux bouclés et sa voix nasillarde, il rappelle le jeune Bob Dylan. Bennett Miller a trouvé en lui un personnage, et s’enivre volontiers de sa parole éruptive et érudite. Il ne laisse toutefois pas Levitch s’enfermer dans sa propre caricature, approchant les failles que recouvrent et révèlent d’un même mouvement sa tentation du soliloque.

À l’occasion, sa silhouette se détache d’arrière-plans brûlés par la lumière, et c’est alors la folie et la sainteté qui semblent guetter cette âme tourmentée, qui tente de rendre la ville un peu plus habitable, un peu moins inhumaine. La dépression n’est jamais loin, envers et prolongement de ce rêve d’effondrement. Quand « Speed » parle de sa relation à New York comme d’une histoire d’amour, c’est avec la hantise de l’impuissance (les paradoxes de la puissance, premier thème bennettien ?).

Lire aussi : “The Apprentice d’Ali Abbassi : Comme un Mickey pour son Donald

« Si l’architecture est l’histoire de toute émotion phallique, l’Empire State Building en est la véritable catharsis, et nous nous tenons dans sa silhouette », déclare Levitch aux touristes mi-hilares, mi-interloqués. Perturber l’ordre que nous impose l’urbanisme, trouer le quadrillage des rues par des obliques inattendues, s’attarder au milieu des flux ou disperser l’attention aux quatre vents : c’est à cela que s’attelle Levitch depuis l’endroit le moins propice à une telle liberté, un bus reliant sans cesse les mêmes points d’attraction. La croisière (« the cruise ») est un art de vivre, exigeant et beau, et Levitch en est le porte-parole le plus éloquent.

Raphaël Nieuwjaer

THE CRUISE
États-Unis, 1998
Réalisation, image Bennett Miller
Montage Michael Levine
Musique Marty Beller
Production Charter Films Inc.
Distribution Les films du Camélia
Durée 1h14
Sortie 4 mars

Partager cet article

Anciens Numéros