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The Mastermind de Kelly Reichardt : Vue de l’esprit

The Mastermind de Kelly Reichardt (2025).

The Mastermind de Kelly Reichardt : Vue de l’esprit

ActualitésCritique

Publié le 4 février 2026 par Raphael Nieuwjaer

Marié, deux enfants. Un père juge. Des parents bienfaiteurs de la culture – signe de cette notabilité locale, le badge que porte au revers de sa veste chaque membre de la famille lors des visites au musée. Mieux installé, James Blaine Mooney n’est pas le personnage typique des fictions de Kelly Reichardt.

Quelque chose en lui résiste pourtant à ce confort. Il a beau avoir la haute silhouette et le visage d’aimable petite souris de Josh O’Connor, il paraît toujours en retrait, dans une légère absence à lui-même et aux autres. Le nez pointant vers son assiette lors des dîners familiaux, comptant sur la mansuétude de sa mère pour échapper au jugement de son père. Le portrait se précise à mesure que les liens se défont, que la solitude gagne. Ébéniste sans travail, ancien étudiant en art sans diplôme. L’existence de J.B. ressemble à une série d’esquisses. Un génie, une tête pensante, un mastermind, vraiment ?

Sans doute faut-il tout de suite tenter de clarifier les ambiguïtés de ce titre. Au regard du médiocre cambriolage que Mooney organise, l’antiphrase est par trop évidente. Certes, la réalisatrice de Showing Up (2022) a déjà pu témoigner d’une certaine ironie, moins cependant à l’égard des personnages eux-mêmes que des relations qu’ils pouvaient nouer dans un contexte donné – en l’occurrence, celui de l’art. « Le maître-esprit », c’est peut-être ainsi, le plus littéralement possible, qu’il convient d’entendre le terme. Car Mooney n’obéit pas à une impulsion, ne cède pas à une urgence. C’est l’esprit qui domine. Le braquage en est une vue. Le protagoniste a beau s’entendre dire que l’affaire n’a pas été pensée rigoureusement, il a multiplié les visites, dessiné un plan des salles, reproduit même sur de petites cartes les toiles abstraites d’Arthur Dove qu’il souhaitait dérober – en précisant leur sens d’accrochage, pour que ses complices ne se trompent pas. (Il est vrai que les scènes s’enchaînent rapidement, dans ce premier mouvement construit sur un dialogue particulièrement fécond avec les improvisations du jazzman Rob Mazurek.)

De son succès (après tout, le trio emporte bien les peintures) comme de son échec, J.B. ne saurait cependant être tenu pour tout à fait responsable. Son tort est d’avoir cru en cette abstraction qu’est la maîtrise – celle-là même que l’héroïsme cinématographique n’a cessé de promouvoir depuis plus d’un siècle, à Hollywood et ailleurs, et qui informe nos manières de penser et d’agir. Or, il y a au cœur du cinéma de Reichardt une physique et une politique dont l’axiome est : toute action est vouée à être ralentie, empêchée, diffractée, réverbérée – en un mot transformée – par le milieu dans lequel elle cherche à se produire. Pas d’idée sans matière.

The Mastermind de Kelly Reichardt (2025).

de Kelly Reichardt (2025).

Notre vie n’est pas différente de cette céramique qui, dans Showing Up (décidément magnifique), sort du four en partie brûlée. À cet égard, il est significatif que Reichardt consacre au moins autant de temps au vol qu’à la manœuvre, pénible, laborieuse, de J.B. pour cacher son butin dans une grange abritant quelques cochons. Les œuvres ont un poids – de plus en plus lourd. C’est aussi à l’aune d’un début des années 1970 marqué par la guerre du Vietnam que nous sommes invités à appréhender l’acte de Mooney. Pour une raison ou une autre, celui-ci a échappé à la conscription, à la prison et même à la clandestinité. Comme tout le monde, il baigne toutefois dans la rumeur du conflit. Alors en fuite, il entend, dans un bar, un jeune homme noir parlant de son engagement comme d’une épreuve pour se connaître.

Dialogue d’autant plus fléché qu’une ou deux scènes plus tard, un panoramique à 360° parcourt sa chambre d’hôtel, reliant au passage le bureau où il forge une fausse carte d’identité au poste de télévision d’où crépitent mitraillettes et hélicoptères. Le plan confirme moins l’idée que la guerre serait le creuset de l’homme nouveau (d’autres ont pu le revendiquer – Ernst Jünger, exemplairement –, mais le garçon du bar partageait en réalité sa désillusion) qu’il n’entérine la dissolution de Mooney, condamné à l’anonymat et à l’errance.

Est-ce cela, rater sa vie ? Reichardt n’a pas cette condescendance. Ce qu’elle montre, par la composition rigoureuse de ses plans, c’est un type qui passe à côté de son époque. Cela prend parfois la forme d’un croisement impromptu. Sur le chemin du musée, Mooney découvre un de ses partenaires en train de chahuter un petit groupe de mères manifestant sur le trottoir. Ou d’un chevauchement confus, comme lorsque des contre-manifestants se pressent soudain autour de lui, masquant le portefeuille qu’il convoitait. Rien de ce qui agite les autres ne semble véritablement le retenir, l’affecter (en cela, il est à l’exact opposé des éco-activistes de Night Moves, 2013). Le film lui-même prend le risque de l’anachronisme.

Lire aussi : “Showing Up de Kelly Reichardt : Une certaine femme

Pourquoi, encore, les années 1970 ? Le premier reportage entendu à la télévision invite à rapprocher les temps. En 1972 comme en 2024, l’occupation du campus de Columbia, respectivement pour la paix au Vietnam et à Gaza, aura eu les mêmes conséquences : la répression et la criminalisation des protestataires. Pas de nostalgie, mais un écho, un rappel. Est-ce que cela suffit ? En jouant notamment des surcadrages, la cinéaste paraît aussi utiliser la télévision pour réfléchir à sa propre pratique. Grande Histoire, petit écran, grand écran, petite histoire : ce chiasme traduit en effet son goût du minoritaire, du discret, du subtil. Reichardt n’a jamais abordé la geste américaine qu’à rebrousse-poil, depuis ses marges.

Quand Mooney se trouve emporté par une foule de pacifistes, c’est aussi une première pour son cinéma. Interpellé, J.B. semble enfin, bien qu’à son corps défendant, du côté de l’Histoire. Son visage s’inscrit à son tour dans une lucarne – non celle de la télévision, mais d’une camionnette de police. Manière tout à la fois de le condamner (son individualisme l’a mené dans une impasse) et de le sauver (son destin est désormais lié à celui des autres). Manière aussi peut-être, pour Reichardt, de laisser percer une inquiétude vis-à-vis du présent comme de son art. Les manifestants évacués, ne restent que les flics qui s’amusent.

Raphaël Nieuwjaer

THE MASTERMIND
États-Unis, 2025
Scénario, réalisation, montage Kelly Reichardt
Photographie Christopher Blauvelt
Son Ryan Billia, Daniel Timmons
Décors Anthony Gasparro
Costumes Amy Roth
Musique Rob Mazurek
Interprétation Josh O’Connor, Alana Haim, John Magaro, Hope Davis, Bill Camp, Gaby Hoffmann
Production Mubi
Distribution Condor Distribution
Durée 1h50
Sortie 4 février

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