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Traces de Belfort

Anoche conquisté Tebas de Gabriel Azorín (2025).

Traces de Belfort

ActualitésEntrevues - Festival International du film de Belfort

Publié le 16 janvier 2026 par Mathilde Grasset

La 40e édition d’Entrevues s’est révélée ourlée de fils invisibles, tant les thèmes de ses sections transversales (le Jura, l’amitié) se sont entremêlés aux vingt films de sa compétition internationale.

Nombreux étaient les films de cette compétition qui faisaient état d’identités en voie de perdition. Parmi eux, le remarqué Bouchra (Meriem Bennani et Orian Barki, Grand Prix au dernier Fifib, lire Cahiers no 825) semblait moins désespéré, moins définitif que les autres. Il incorporait ses réalisatrices, comme Blue Heron (Sophy Romvari) et les documentaires Bürglkopf (Lisa Polster) ou Sweetie (Zoé Filloux): dans ces films, peines et doutes existentiels mettent directement à l’œuvre le cinéma.

Les montagnes – non pas celles des frères Larrieu, dans les salles attenantes, mais le massif du Tyrol ou les monts Métallifères – marquaient alors symboliquement la frontière intimement vécue, cauchemardesque dans Lonig & Havendel (Claudia Tuyêt Scheffel) et Bürglkopf, entre deux pays, celui d’origine et celui, raciste, dans lequel les personnages, réels ou fictifs, cherchent en vain à s’intégrer. Zone grise, le documentaire de Liza Guillamot tourné dans une école de police, semble se placer étonnamment en regard du film d’atelier de Sébastien Betbeder, Une tentative d’évasion (2025), programmé notamment au festival du court métrage de Clermont-Ferrand : l’interdiction de montrer les visages (des prisonniers chez Betbeder, des élèves gardiens de la paix dans Zone grise) est à chaque fois contournée grâce à des logiciels qui modifient grossièrement les traits.

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Dans les deux cas également, les participants sont invités à simuler des situations, dans le cadre d’un atelier de théâtre (les prisonniers se remémorent leur passé, dehors) ou d’une formation (les policiers se projettent en service, dehors aussi). Étonnant revers d’une même médaille, l’effet dépersonnalisant du trucage informatique, ne laissant passer en termes d’émotion que des moues indiscernables, figure efficacement dans Zone grise l’aspiration des élèves par une institution autoritaire, mais aussi la distance qui s’est instaurée entre la population et les forces de l’ordre.

Zone grise de Liza Guillamot (2025).

de Liza Guillamot (2025).

Trésors de ces Entrevues, Dry Leaf d’Alexandre Koberidze (présenté à Locarno, lire Cahiers no 824) et Anoche conquisté Tebas de Gabriel Azorín laissent les lieux qu’ils filment – la Géorgie rurale, et plus précisément ses terrains de football pour l’un, des thermes romains pour l’autre – susciter l’abandon progressif des projets concrets ou du monde contemporain au profit d’un voyage, dans l’espace et dans le temps. Après avoir été filmés en plongée zénithale comme des décors de jeux vidéo parcourus par un groupe d’amis, les thermes du film d’Azorín, avalés par la vapeur d’eau et l’obscurité, orchestrent un imperceptible changement d’époque.

La Rome Antique n’est alors plus le théâtre des combats numériques décrits au début par les jeunes adultes. Elle devient, au contact prolongé de l’eau, le parfait écho du présent: les mêmes doutes sont posément formulés, en portugais puis en latin, par des personnages immergés dans des bassins qui figurent autant des couffins que des cercueils. La longueur, le calme et la sensualité des plans finissent par imposer l’amitié, ses inquiétudes et sa simplicité, comme un bain chaud et atemporel.

Mathilde Grasset

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