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Zinebi ou le sens de la rupture

La Passion de Jirí Trnka (1961).

Zinebi ou le sens de la rupture

ActualitésZinebi - Festival International du Film Documentaire et du Court Métrage de Bilbao

Publié le 16 janvier 2026 par Elie Bartin

Pour sa 67e  édition, du 21 au 28 novembre, le festival Zinebi de Bilbao a questionné le rapport au corps et à l’altérité dans une sélection éclectique et audacieuse.

Ce n’est pas porter injure à la sélection compétitive que de mentionner en premier lieu celle consacrée aux classiques du cinéma d’animation tchèque. Comme un symbole, ces expérimentations de Karel Zeman (Rêve de Noël, préfiguration charmante de Toy Story en stop-motion) ou Jirí Trnka (La Passion, satire de la destruction de l’homme par la vitesse) sont une parfaite introduction au florilège contemporain, notamment La Révolte des jouets de Hermína Týrlová et František Sádek, délire qui voit des joujoux en bois prendre vie et attaquer un dignitaire nazi chassant leur créateur.

Usant de toutes les possibilités offertes par la galerie de personnages (pompiers qui éteignent le feu causé par le soldat, canonniers qui le bombardent en retour), cette relecture exaltante de Gulliver donne à voir la construction d’un corps social de fortune par sa petite taille face à celui, immense, de l’oppresseur, marqué par le revers subi. Cette idée d’empreinte est aussi au cœur de Slet 1988, documentaire construit autour du corps de l’actrice et danseuse septuagénaire Sonja Vukicevic. Ses mouvements lents et pesants laissent entrevoir les marques du temps tout en embrassant les vestiges de l’architecture moderne-socialiste dans lesquels elle évolue.

Merrimundi de Niles Attalah (2025).

de Niles Attalah (2025).

En y apposant en off le journal intime d’une adolescente de 1988 et des archives du dernier Slet – événements de masse célébrant la jeunesse yougoslave –, marqué par la performance déchaînée d’une jeune femme, Marta Popivoda soude trois trajectoires dispersées par la fin du socialisme.

Dans un tout autre registre (le desktop movie) et au détour d’une animation grossière (personnages disproportionnés, couleurs néon et pauvreté du détail au profit de blocs), Can You Hear Me ? d’Anastazja Naumenko explore le lien entre une fille et sa mère éloignées par l’invasion de l’Ukraine. La répétition des appels Zoom afin d’apprendre à l’aînée comment utiliser son ordinateur devient le terrain de discussions sur le passé familial et la solitude de la jeune femme loin des siens. La fracture prend forme dans le partage de l’écran où la fenêtre de la mère est réduite et écrasée par les onglets d’actualité sur la situation ukrainienne et les logiciels utilisés par la fille pour son travail. En ressort une mélancolie numérique pop où le bureau d’ordinateur reflète l’espace mental et la difficulté d’y trouver une place de choix pour ceux à qui l’on tient.

Lire aussi : “Traits d’esprit à Zinebi 2024

Enfin, avec Merrimundi, le Chilien Niles Attalah (collaborateur de Cristobal Léon et Joaquín Cociña) propose un cauchemar enchanté sur une utopie dérangeante. Un mannequin désarticulé se retrouve confronté à une galerie de chérubins qui chantent en latin au rythme de leur fonte enflammée. Atallah joue de la malléabilité de la matière pour faire des poupons une masse unifiée, collectif retrouvé et promesse de corps au pantin pour lui apprendre à se libérer de ses fils avec joie. L’apocalypse devient un déluge de couleurs aux allures de pub sur l’espoir d’un monde meilleur; il est l’heure de se réveiller.

Elie Bartin

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