
Warning pour Warner
Editos
Publié le 1 décembre 2026 par
À la fin du siècle dernier, à la Cinémathèque française, parmi les cinéphiles les plus maniaques, de ceux qui semblent avoir sacrifié leur vie pour le cinéma, il y avait un certain Péplum (surnom que cet homme âgé alors d’une soixantaine d’années devait à sa passion pour ce genre). Il ne semblait avoir d’autres désirs et ambitions que de continuer à passer sa vie dans une salle de cinéma. Une connaissance osa lui demander un jour : « Et si un génie te proposait d’exaucer ton vœu le plus cher, que lui demanderais-tu ? » Celui qui lui posait la question espérait probablement briser la glace pour que Péplum lui confie une frustration intime. Peut-être s’attendait-il à ce qu’il lui réponde « une histoire d’amour », « fonder une famille », « un tour du monde » ou « gagner au loto ». Non, Péplum, sans même y réfléchir une seconde, lui répondit : « Une intégrale Warner à la Cinémathèque ! » Péplum appartenait encore à une cinéphilie pour laquelle le nom d’un studio représentait toute une esthétique, une politique, des cinéastes, des stars, des genres. Lui aimait les films Warner par-dessus tout. Le studio le plus expérimentateur, audacieux et engagé, celui des grands films noirs et pré-code des années 1930, que l’on a parfois appelé le « studio du peuple » face à l’usine à vendre du rêve qu’était la MGM.
Heureusement, Péplum, tu n’es plus là pour voir ça : la Warner est à vendre, et deux ogres se la disputent. D’un côté Netflix, studio version XXIe siècle, qui ne se cache pas de vouloir en finir avec les salles, en transformant les films en contenu et les spectateurs en consommateurs sédentaires. De l’autre côté, la Paramount, un studio encore plus ancien que la Warner mais détenu depuis cet été par David Ellison, proche de Donald Trump par son père Larry Ellison, deuxième plus grosse fortune mondiale. Alors que Netflix ne veut racheter que le studio Warner Bros et la plateforme de streaming HBO Max, Paramount ajoute dans le panier d’autres chaînes de la Warner, dont Discovery et CNN, considéré par Trump comme un média ennemi. Avec Netflix, l’immense catalogue Warner risque de tomber dans les limbes de la plateforme ; avec la Paramount, l’enjeu est plus politique, c’est celui d’une mainmise trumpiste sur les médias. La preuve : alors que Netflix fait plutôt figure d’opposant à la politique de Trump, ce dernier soutient ouvertement le rachat par Paramount, ainsi que des financiers d’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et du Qatar prêts à ajouter des milliards dans la balance. Dans les deux cas se joue un monopole dommageable pour l’avenir de la production et de la distribution, avec un marché du streaming avalant tout sur son passage.
La Warner, jusqu’à certains bouleversements récents, était connue pour protéger le cinéma d’auteur au sein de l’industrie (sa légendaire fidélité à Kubrick et Eastwood, par exemple, ou plus récemment à Nolan et aux Wachowski) et perçue comme l’un des derniers bastions d’une conception « à l’ancienne » d’Hollywood, où demeure l’idée que compte avant tout la singularité des œuvres et des créateurs. On se demande aussi ce que vont devenir ses mythiques bâtiments de Burbank, où une maison fut même construite pour accueillir la société de production d’Eastwood, Malpaso, garantissant l’indépendance du cinéaste au sein du studio. Tout un symbole d’un monde aujourd’hui inimaginable.
À l’heure où j’écris ces lignes, c’est Netflix qui tient la corde, la Warner ayant refusé la dernière offre de Paramount. Même si le patron de Netflix, Ted Sarandos, a assuré vouloir maintenir la distribution en salles des films Warner, on en doute tant c’est contraire à la politique de la maison – le même Sarandos ayant récemment déclaré que l’expérience du cinéma en salle était un « concept dépassé ». Un mail envoyé aux abonnés de Netflix se veut rassurant, affirmant que cette acquisition ne changera rien et aura même comme vertu d’offrir encore plus de choix. Les titres cités ne sont bien sûr pas des films de Raoul Walsh, Michael Curtiz ou William Wellman, ni même de Kubrick, Eastwood ou Nolan, mais les franchises Harry Potter, Friends, Game of Thrones et l’univers DC. On n’en est pas à souhaiter une intégrale Warner, même sur Netflix, mais simplement que cet héritage cinématographique immense ne soit pas dissous dans les gouffres immatériels et amnésiques du streaming. Une chose est sûre : jamais un cinéphile ne rêvera d’une intégrale Netflix.
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