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Berlinale 2026 (4) : Toute ressemblance avec la réalité

Rose de Markus Schleinzer (2026).

Berlinale 2026 (4) : Toute ressemblance avec la réalité

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Publié le 16 février 2026 par Mathilde Grasset

Markus Schleinzer, ancien collaborateur de Michal Haneke et Ulrich Seidl, était déjà habitué des « films inspirés des faits réels », avant de présenter Rose, avec Sandra Hüller dans le rôle-titre ; aujourd’hui le Turc Emin Alperest rejoint aussi le club des cinéastes qui aiment prendre la réalité comme excuse.

Un carton initial nous explique que Salvation d’Emin Alperest (Compétition) est inspiré de faits réels. Soit un village se monte le bourrichon contre le village voisin dont il convoite les terres, un homme paranoïaque prend le pouvoir, des hommes paranoïaques finissent par tuer tout le monde, et par mettre la tuerie sur le dos des terroristes qui menacent cette région de la Turquie rurale. Le principal fait réel autour duquel le film tourne reste donc le caractère belliqueux des hommes plutôt qu’un événement ancré dans un contexte précis – à ce compte-là, Astérix et Obélix pourrait aussi être inspiré de faits réels. On sent très vite que la tension va monter jusqu’au bout, à coup de cuts abrupts qui carambolent le jour et la nuit, la musique grave et le silence, les rêves et la veille. Seuls les dédales rocailleux du village éveillent un peu l’intérêt, ses escaliers, ses recoins, ses rues étroites qui suffisent à figurer les pensées en vase clos de ses habitants. Trouvant là le souffle labyrinthique qui manque à son scénario, le réalisateur les plonge régulièrement dans le noir, les éclaire avec des lampes-torches ou des coups de tonnerre, y fait passer des silhouettes fantomatiques sans parvenir à imprimer une authentique étrangeté, celle qui aurait permis d’incarner ce conflit foncier, d’en faire autre chose qu’une histoire de gros durs guettant les mauvais présages.

Rose de l’Autrichien Markus Schleinzer (Compétition), comme ses deux précédents longs métrages Michael et Angelo, est encore basé sur une histoire vraie, celle d’une femme qui, au XVIIème siècle, s’est fait passer pour un homme, s’est intégrée à une communauté protestante (a reconstruit une ferme, a épousé une habitante) jusqu’à se faire démasquer puis exécuter. La photographie en noir et blanc est une caution supplémentaire qui permet en trois secondes d’imposer le Sérieux, la Gravité, l’Ambition du film. Rose est pourtant privée de sa propre histoire par une voix off envahissante ; lorsqu’elle se livre « durant toute une nuit » à son épouse, pas une miette de son témoignage n’est offerte au spectateur. Son dernier geste avant sa mort, nous est-il encore raconté, est de coucher sur papier sa vie passée et présente « pour que personne ne se l’approprie ». C’est râpé : elle ne parle directement que face à un tribunal.

La trouvaille la plus intéressante, qui dénonce discrètement cette absence de point de vue, tient toute entière au jeu de Sandra Hüller. Grimée par une balafre qui lui fige une partie du visage, engoncée par un col qui fait penser à une minerve, elle est inexpressive et raide comme un pantin ; c’est d’ailleurs un pénis en bois qui lui permet un temps de faire illusion auprès de son épouse et donc du reste du village. Le dernier plan est à ce titre saisissant. Pendant de longues secondes, Hüller, nouvelle Jeanne d’Arc avec sa couronne sur la tête, reste figée, absorbée, absentée. Et puis elle tourne brusquement son visage, comme par réflexe, comme si la prise était terminée, comme si quelqu’un l’appelait hors champ. Elle retrouve in extremis, juste avant la coupe, une vie propre, de personnage, d’actrice et de femme. Il révèle en négatif tout ce que manque le film, mais on peut dire que ce plan est beau.

Chronicles from the Siege d’Abdallah Alkhatib (Perspectives) a fait hier, dimanche sa première mondiale, en plein appel au boycott de la Berlinale par différentes institutions culturelles suite au refus du jury et de l’organisation de condamner explicitement l’action de l’armée israélienne à Gaza. Le cheminement d’Alkhatib est surprenant : après son documentaire remarqué Little Palestine, journal d’un siège (2021), il passe aujourd’hui à la fiction, l’engageant sur un territoire impraticable pour elle. Chronicles from the Siege suit et entrecroise les trajectoires successives de différents personnages affamés, frigorifiés, coincés, blessés, composant au quotidien avec un état de siège. Celui-ci n’est pas clairement situé, ni dans le temps ni dans l’espace ; Gaza n’est jamais citée, mais la guerre que l’on voit et que l’on entend renvoie sans détours à celle qui y a lieu, filmée à hauteur d’individus pleinement singularisés – c’est ce que le cadre fictionnel permet ici principalement.

L’urgence et la précarité du film rendent compréhensible la charge symbolique de la mise en scène et sa nature démonstrative : un personnage enregistre ses amis avec une caméra vidéo, des affiches de cinéma sont éventrées et des cassettes brûlées, un bébé naît au moment où meurt un jeune homme. En son milieu, ce film inattaquable qui n’est pas « inspiré de faits réels » mais qui n’existe qu’en rapport direct avec eux décroche étonnamment, et prend le temps d’installer une situation burlesque. L’advenue du rire – du spectateur comme des personnages – n’est pas la finalité d’Alkhatib qui la contrebalance aussitôt, mais bien le signe qu’il réussit, même pour quelques minutes, à susciter une connivence inattendue, plus solide, qui surpasse l’effroi.

Mathilde Grasset

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