
Journées cinématographiques de Carthage : Vieyra, passeur considérable
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Publié le 6 mars 2026 par
Sanctuaire des idéaux qui accompagnèrent la naissance des cinémas d’Afrique dans la foulée des indépendances, les Journées cinématographiques de Carthage ont rendu en décembre dernier un hommage au trop méconnu Paulin Soumanou Vieyra, cinéaste et passeur.
Le centenaire de la naissance de Paulin Soumanou Vieyra fut l’occasion de célébrer la restauration du seul long métrage qu’il a réalisé, En résidence surveillée (1981), invisible depuis sa sortie, ainsi que la récente acquisition et exhumation, par le Black Film Center & Archive de l’université d’Indiana aux États-Unis, des archives inestimables de ce compagnon au long cours de Senghor qui fut réalisateur, historien, critique, écrivain et mentor d’à peu près tous les cinéastes sénégalais apparus dans les années 1960, de Sembène Ousmane (dont les archives sont elles aussi hébergées à l’université d’Indiana) à Djibril Diop Mambéty.
Pour sa famille, qui garda pieusement ce trésor (films, scénarios, écrits, correspondance, seconds tomes inédits de sa monumentale histoire du cinéma africain et de sa biographie capitale de Sembène) depuis la mort de Vieyra en 1987, un tel hommage n’a rien d’un embaumement : il signe le coup d’envoi d’une redécouverte de celui qui fut à la fois l’artisan et le témoin colossal du surgissement du cinéma africain sur la scène mondiale.

Un pionnier
Exilé très jeune en France, Vieyra, béninois de naissance et sénégalais d’adoption, fut le premier étudiant africain de l’Idhec en 1952 (où il réalisa C’était il y a quatre ans, restauré et présenté aux JCC, un film superposant le luxe d’un appartement parisien et les souvenirs d’un jeune étudiant africain filmés comme une transe à la Jean Rouch – par la suite directeur de thèse de Vieyra à Paris 8), et demeure avant tout célèbre pour le court métrage Afrique-sur-Seine (coréalisé avec Mamadou Sarr, 1955), considéré comme le premier film réalisé par un Africain subsaharien.
Interdit de tourner en Afrique par les lois coloniales, le cinéaste fait de cette flânerie d’une poignée d’étudiants subsahariens dans le Quartier latin un essai ethnologique inversé d’une fausse naïveté évidente. La lutte passe par le détour et l’ironie, et Vieyra n’hésite pas à reprendre des images filmées au Niger d’Afrique 50, le premier film anticolonialiste censuré de son camarade René Vautier, en lieu et place des plans qu’il n’a pas pu tourner en Afrique pour la première partie du film.
L’indépendance est en marche et Vieyra retourne au Sénégal où Senghor, qui s’apprête à prendre le pouvoir, lui confie les rênes du Bureau du cinéma et des actualités en 1957. Chroniqueur de l’actualité politique, « filmeur » officiel de Senghor qu’il accompagne dans tous ses voyages officiels, Vieyra devient le témoin privilégié d’une période historique dont il ne cessera de consigner les faits et gestes dans ses écrits et ses reportages.
Mais en parallèle de cette plongée dans les rouages d’un État naissant se joue une autre cause, celle d’un cinéma africain affranchi de l’ère ethnographico-coloniale. Le cinéaste entame dès 1957 la réalisation de courts métrages qui excèdent largement son statut de filmeur d’actualités anonyme. Sa position privilégiée lui offre l’occasion de mettre le pied à l’étrier à la première génération des cinéastes sénégalais, au premier chef Sembène Ousmane, avec qui Vieyra s’est lié en France dans le cadre des luttes syndicalistes et révolutionnaires des années 1950.
De retour au Sénégal, Sembène, déçu que ses romans soient à peine lus, veut se lancer dans le cinéma. C’est Vieyra qui le pousse vers l’école du VGIK de Moscou et qui, à son retour, lui confie pellicule et techniciens pour réaliser Borrom Sarrett (1963) puis La Noire de… (1966), premier long métrage de l’histoire du cinéma subsaharien.

Un cinéaste
Il est intéressant de voir dans son ouvrage capital Le Cinéma africain : des origines à 1973 (éditions Présence africaine) la lucidité avec laquelle Vieyra se fait critique implacable de son propre cinéma (l’échec du tournage à quatre mains d’Afrique-sur-Seine qui l’incita à redéfinir la fonction de metteur en scène dès son film suivant, Môl, 1957). Cette conscience rappelle combien, des multiples flèches à son arc, celle de cinéaste demeure à la fois la plus importante et la plus méconnue.
Personne n’a autant filmé que lui en Afrique entre 1957 et les premiers films de Sembène (dont il est resté le producteur jusqu’à Ceddo), ce qui suffirait à dire son importance. La dizaine de courts disponibles en DVD (chez PSV-films) a été tournée dans l’ombre de son travail de reporter de l’actualité des indépendances. Môl, qu’il mit dix ans à terminer, suit un jeune pêcheur de son village qui traverse le Sénégal (Saint-Louis, Dakar) pour acheter un moteur de pirogue et scande une véritable odyssée documentaire d’où surgissent des visions valant comme pures ruptures poétiques (les ouvriers du port de Dakar dans une séquence en noir et blanc tranchant avec les couleurs flamboyantes des images d’une Afrique traditionnelle idéalisée).
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Outre Lamb, premier court africain sélectionné à Cannes en 1964 et comédie populaire sur un dimanche au stade, Une nation est née (1961) sidère par sa manière de transcender ce qui aurait pu n’être qu’une chronique triomphale de l’indépendance sénégalaise en semi-pamphlet d’une ironie tour à tour glaçante et chaleureuse. En une suite de tableaux en noir et blanc (l’Afrique mythifiée d’avant les colonies, l’horreur coloniale, la détonation de 1960), le film mêle images de la presse filmée (le cinéaste puisant dans ses propres archives) et scènes rejouées en un jeu d’échos où se confondent commentaires officiels, citations de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane et saillies mordantes dans une voix off distanciée voire goguenarde.
Une nation est née peut être vu comme le premier chapitre d’une œuvre politique que viendra conclure en apothéose, vingt ans plus tard, En résidence surveillée. Que Vieyra, dont la carrière fut intimement liée à son compagnonnage avec Senghor, ait réalisé ce premier long au crépuscule de l’ère du président poète en dit long sur ce mélange de loyauté et de lucidité critique qui a nourri sa trajectoire.
En résidence surveillée, pamphlet hilarant et cruel mettant en scène un chef d’État en proie aux troubles populaires et pris en tenaille par le pouvoir français agissant dans l’ombre, est un monument de grotesque faussement bonhomme et une minutieuse satire politique dans laquelle toutes les composantes du pouvoir (médias, agents d’influence, services secrets) se répondent en une suite de tableaux kafkaïens d’une rare virulence burlesque. Film d’antichambres et de bureaux entrecoupé d’archives accumulées par le cinéaste, il dresse un bilan explosif de toutes les causes après lesquelles semble avoir couru Vieyra depuis l’idéal premier de son travail de chroniqueur de l’indépendance sénégalaise.
Le film se conclut par un « à suivre… » que l’auteur n’aura pas eu le temps de mettre en chantier. Retrouvé récemment dans ses archives, le scénario suivant demeure prêt à tourner. Signe que la redécouverte de l’œuvre tentaculaire du si discret Vieyra n’a rien d’une fin, mais annonce d’inépuisables mises à jour et redéparts pour la mémoire de ce passeur considérable.
Vincent Malausa
On peut trouver une partie des courts métrages de Paulin Soumanou Vieyra, progressivement restaurés depuis 2017, sur le site psv-films.fr.
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