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Rotterdam, un tigre dans le projecteur

The Apple Doesn’t Fall... de Dean Wei (2026).

Rotterdam, un tigre dans le projecteur

ActualitésFestival international du film du KeralaLe Festival International du Film de Rotterdam

Publié le 6 mars 2026 par Raphael Nieuwjaer

Du 29 janvier au 8 février, le dérèglement a régné en maître sur la 55e édition du Festival international du film de Rotterdam (IFFR).

Les lumières se rallument. Deux des trois appareils utilisés par Tetsuya Maruyama pour projeter des diapositives se sont bloqués. Depuis quelques dizaines de secondes, il n’y avait plus d’autre mouvement que celui provoqué par le lent passage d’un obturateur, dont l’ombre remontait au bas de l’écran comme une pelle (ma voisine avait commencé à en imiter le mouvement).

Éloquent incident : Pedra e Montanha dépeint l’activité minière de la MBR (Minerações Brasileiras Reunidas). La séance reprend sous les applaudissements. Accompagnées en direct par les vibrations telluriques du musicien et designer sonore Robert Kroos, les images sépia, polarisées et en noir et blanc, s’enchevêtrent pour figurer dans un battement hypnotique la création d’un paysage d’apocalypse. Montagne arasée, forêt effacée, machines monstrueuses.

La performance n’offre qu’une intelligence limitée des processus écologiques, sociaux ou économiques à l’œuvre. Mais elle nous rappelle cette ancienne vérité, que le numérique aura largement abolie : la projection, dans sa dimension matérielle, peut encore tenir de l’événement. Un voisin s’amuse des effets de mise au point artisanaux. Le geste, moqueur, est aussi un hommage à l’enfance de cet art depuis si longtemps moribond.

Parvenir à la visibilité totale, tel est l’objectif que poursuivent les figures rassemblées dans like moths to light, nouvel essai d’archéologie des médias mené par Gala Hernández López, après notamment La Mécanique des fluides (2022). Le point de départ en est le projet d’un entrepreneur états-unien qui voit dans les rêves une nouvelle frontière à repousser. Autre forme d’extractivisme, après les mines du Brésil : prélever les images mentales pour les convertir en données monétisables.

Pedra e Montanha de Tetsuya Maruyama (2025).

de Tetsuya Maruyama (2025).

Le bandeau crânien semble toutefois moins inquiétant – et abouti – que les techniques déjà déployées par les grandes plateformes pour retenir notre attention. La pseudoinvention justifie en tout cas la tournure eschatologique du commentaire off. Plus intéressante est la mise en relation avec différentes tentatives de repousser la nuit (le parc d’attractions Dreamland à Coney Island, avec ses milliers d’ampoules) et toutes ces zones d’obscurité qui résistent tant bien que mal aux assauts du neuro-capitalisme – salles de cinéma incluses, dont le noir est aujourd’hui invariablement troué par la lueur des téléphones.

La mère dans la cuisine, le père affalé devant la télévision, l’enfant maltraitant son piano : il n’y a rien de tout à fait neuf dans la description de cette famille nucléaire. À ceci près qu’elle est la conséquence de la politique chinoise de l’enfant unique. Et que sa mise en scène tient autant de la sitcom que de la chorégraphie d’avant-garde.

The Apple Doesn’t Fall, court métrage de Dean Wei, est une merveille d’humour et un prodige de précision. Glissant latéralement entre un couloir et un appartement, la caméra transforme l’espace en un rouleau de peinture chinoise – la construction des décors, la plongée et la très longue focale contribuant en outre à écraser la perspective. Déplacements et gestes se dérèglent brusquement, comme si l’avenir ne pouvait plus être qu’une infinie répétition du passé.

Prise dans la spirale du ressentiment emportant ses parents, la jeune fille tente de trouver son propre rythme, à défaut d’être entendue. Parfois, un pas de côté suffit pour se projeter vers un ailleurs.

Raphaël Nieuwjaer

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