
L’Invasion de Sergueï Loznitsa : Lignes de vie
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Publié le 2 mars 2026 par
À l’occasion de Best of Doc, redécouvrez L’Invasion de Sergei Loznitsa, dimanche 8 mars à 20h à La ferme du Lianver. (Re)découvrez ci-dessous notre critique parue dans le CDC n°818, consacrée à la déclinaison en série du long-métrage de Loznitsa.
Qu’advient-il à une société lorsqu’est déclarée la guerre ? Elle s’aligne. Files pour obtenir les rations alimentaires. Haies pour saluer les combattants morts. Rangs pour apprendre à manier les fusils.
Une telle organisation semble naturellement s’accorder à la manière de Sergueï Loznitsa, adepte du plan fixe et du découpage anguleux. Son mixage même correspond à ce moment où l’individualité tend à s’abolir dans un destin collectif. Sans provenance discernable, les voix deviennent une émanation du plan – c’est-à-dire de la communauté.
Déjà dans Maïdan (2014), le cinéaste avait figuré l’épisode révolutionnaire de 2013-2014 selon le principe de l’eucharistie, le culte des martyrs accomplissant l’unité du peuple. Baptêmes, mariages, enterrements : rien d’étonnant à ce que les cérémonies scandent L’Invasion, chroniques de guerre, déclinaison en vingt-huit épisodes-séquences du long métrage présenté à Cannes l’an dernier, L’Invasion, également disponible sur Arte.
Loznitsa, cinéaste officiel ? Non, s’il s’agit de le considérer aux ordres de l’État. Mais patriote, certainement. Anachronique, réactionnaire, le mot fait ici trembler, à juste titre. Dans la conjoncture historique qui est celle de l’Ukraine – indépendante depuis 1991, agressée par la Russie depuis 2014 –, raconter la « naissance d’une nation » relève peut-être d’une nécessité vitale.
Traversées par une colère froide et une tristesse infinie devant tant de vies gâchées, ces Chroniques ne craignent pas de verser dans l’allégorie. Vers la fin du premier épisode, un soldat et une jeune femme ceinte d’un drapeau bleu et jaune s’étreignent longuement au milieu d’une artère piétonne de Kyiv. Ponctué par le plan d’une église éventrée dont la croix ne paraît se maintenir que par miracle, le huitième épisode s’attache aux gestes patients d’une vieille dame empilant les briques de sa maison bombardée, figure exemplaire de la résistance populaire.

Si juste soit la cause, à s’en tenir à ce régime figuratif, L’Invasion ne serait que propagande. Or, Loznitsa sait aussi prendre ses distances. D’abord d’une façon qui a pu, ailleurs, se donner des airs de supériorité éthique (Austerlitz et sa visite d’Auschwitz-Birkenau parmi la foule des badauds) : s’il intègre la multitude des smartphones et caméras captant pour leur propre compte concerts folkloriques, rites et vestiges, c’est parce que le documentariste y trouve surtout le relais de sa propre pratique.
Filmant ce que filment les passants, les anonymes, ses concitoyens, il laisse entrevoir comment un imaginaire commun et des traditions s’inventent. Ainsi de cet alignement de véhicules hors d’usage, prises de guerre dont la contemplation intriguée est, pour les habitants de la capitale, devenue un motif de promenade. Les lignes alors bifurquent, ondulent, se muent en pointillés. La messe dite, les honneurs rendus, Loznitsa revient aux tréteaux ayant soutenu le cercueil du héros. Sur le trottoir, ils s’imposent comme un fragment de réel non assimilable au récit national, écho de cette mort qui ne sera jamais entièrement justifiée par un quelconque combat.
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La politique du cinéaste se loge là, dans ces écarts, parfois minimes, entre les choses et les symboles, entre les corps et la cause qui les requiert. C’est ce qui lui permet de montrer une action militante visant à épurer les bibliothèques particulières des ouvrages imprimés en russe comme une agonie, un massacre mécanisé, et le labeur du ravitaillement comme une partie de campagne, avec ses vélos filant vers l’horizon et ses baigneurs au pied d’un pont détruit.
Écarts qui ne sont pas les scories d’un quotidien qui malgré tout continue, mais la raison même de la lutte – des ouvertures démocratiques, des élans vitaux.
Raphaël Nieuwjaer
L’INVASION, CHRONIQUES DE GUERRE
(THE INVASION)
Pays-Bas, France, États-Unis
Réalisation Sergueï Loznitsa
Image Evgeniy Adamenko, Piotr Pawlus
Montage Danielius Kokanauskis, Sergueï Loznitsa
Son Vladimir Golovnitski
Production Atoms & Void, Current Time TV, Arte France Cinéma
Durée 28 épisodes entre 5 et 20 minutes
Diffusion Arte
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