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Le Sud de Víctor Erice (1982)

Le Sud de Víctor Erice (1982)

Le Sud de Víctor Erice (1982)

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Publié le 8 janvier 2026 par Charlotte Garson

Initialement sorti en France plusieurs années après sa réalisation, Le Sud contient intrinsèquement un tel décalage temporaire : le rapport d’une petite fille, Estrella (Sonsoles Aranguren puis Icíar Bollaín), élevée dans le nord de l’Espagne, avec son père, Agustín (Omero Anonutti), originaire du Sud, y est entièrement évoqué en flash-back, à tel point que tout y revêt un caractère aussi concret qu’idéalisé, à la manière de la voiture blanche ridiculement luxueuse dans laquelle la grand-mère et la grand-tante d’Estrella, Doña Rosario (Germaine Montero, étonnante apparition de la chanteuse), débarquent la veille de sa première communion.

Entièrement inscrit sous le signe de l’après-coup, le film montrera beaucoup plus tard la photo de la communiante, en vitrine dans la boutique d’un photographe. Ce mouvement d’avant en arrière, c’est celui du pendule du père, sourcier à ses heures. Or il ne se contente pas de transmettre son don à Estrella en lui en apprenant le maniement : quand il laisse le pendule sous l’oreiller de l’enfant, elle en déduit « qu’il ne reviendra pas» – en un glissement métonymique, le sourcier deviendra lui-même l’objet de la recherche. De l’un de ses souvenirs, la narratrice dit «je l’ai peut-être inventé», désignant la subjectivité enfantine qui régit tout le récit, et son complexe d’Électre assumé.

Lors du rendez-vous au restaurant qu’Agustín donne plus tard à Estrella adolescente, un mariage bat son plein dans une salle attenante, et père et fille entendent le paso doble andalou qu’ils ont dansé ensemble, des années plus tôt. Le film entier avance en oscillant entre un regard rétrospectif et ce qui relève d’un présent définitoire de l’enfance – et, dans un même mouvement, du cinéma. Dans le court roman d’Adelaida García Morales, ce n’est pas le père qui est paré des atours du mythe et des pouvoirs de la magie, mais la mémoire enfantine qui l’enveloppe, comme on fermerait les yeux sur la douleur trop grande d’un parent prompt à fuguer (le film s’ouvre sur la disparition d’Agustín un beau matin), à aller aimer ailleurs (et doublement ailleurs puisque le père d’«Étoile », estrella, aime une star), à s’isoler (dans son grenier), plus généralement et absolument, à se soustraire.

Le Sud de Víctor Erice (1982)

de Víctor Erice (1982)

Aucun film ne rend plus palpable la nature d’un souvenir-écran ; le cinéaste les surimprime même les uns sur les autres, comme on obscurcirait à dessein la nuit du souvenir. L’Andalousie natale d’Agustín, pays rêvé de carte postale et point liminal du film qui se clôt sur un départ (dans le scénario initial d’Erice, ce voyage avait lieu), s’offre en substitut géographique d’une autre partition, politique cette fois, entre ce que l’on comprend être le franquisme du grand-père et le républicanisme du père. La magnifique première séquence, où en une ouverture au noir le jour se lève dans la chambre de la fillette, trouve même un écho dans le prénom de celle qui joue l’actrice (de fiction) avec laquelle le père aurait eu une liaison : Aurore (créditée Aurora au générique) Clément.

Dans une lettre à son amant, le personnage-actrice déplore que ses rôles relèvent systématiquement de ce que l’on n’appelait pas encore, en 1983, un féminicide : « On m’a tuée dans mes trois derniers films, avec un pistolet, un rasoir… Et toi, comment tu ferais?» Toute la filmographie d’un Almodóvar semble contenue dans ces possibles mélodramatiques émiettés et dans la quête d’Estrella, qui s’engouffre au cinéma pour voir sa rivale, la star Irene Ríos, née Laura (prénom lui-même dérobé à Preminger pour désigner une partanterevenante) dans un film intitulé, comme pourrait l’être celui-ci, Fleur dans l’ombre.

Quand elle repasse des années plus tard devant le cinéma, c’est une autre affiche que l’on aperçoit, celle de L’Ombre d’un doute. L’obscurité qui a rongé Le Sud lui-même, dont le troisième pan voyageur a sombré hors champ, c’est aussi l’encre qui l’écrit. Quarante ans plus tard, Erice filmera enfin l’Andalousie dans Fermer les yeux.

Charlotte Garson

LE SUD
Espagne, France, 1988
Réalisation Victor Erice
Scénario Víctor Erice d’après le roman d’Adelaida García Morales
Image José Luis Alcaine
Montage Pablo G. del Amo
Son Bernardo Menz
Musique Enrique Granados
Décors Antonio Belizón
Costumes Maiki Marín
Interprétation Omero Antonutti, Sonsoles Aranguren, Icíar Bollaín, Lola Cardona, Rafaela Aparicio, Germaine Montero, Maria Caro, Aurore Clément
Production Elías Querejeta Producciones Cinematográficas
Distribution Les Acacias (ressortie)
Durée 1h34
Sortie 20 janvier 1988 (initiale), 7 janvier 2026 (ressortie)

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