
Orphelin de László Nemes : L’Histoire avec un grand hachoir
ActualitésCritique
Publié le 11 mars 2026 par
Il y a chez László Nemes, qui replonge ici pour la troisième fois dans les heures sombres du XXᵉ siècle européen (en attendant Moulin), une forme d’entêtement, un sens de l’idée fixe, qui fait penser à ses propres personnages, ou plutôt à son personnage-type, le « témoin aveugle ».
Ce personnage est toujours à peu près le même, jusque dans son apparence : à Auschwitz comme à la veille de la Première Guerre mondiale, il porte sur le visage une stupeur, l’air un peu hagard de celui qui voit sans voir, parce qu’il en sait trop (Le Fils de Saul) ou pas assez (Sunset). Le fait que cela revienne au même en termes de mise en scène (déambulation en plan-séquence, arrière-plan flou et ambiance sonore chaotique) a au moins permis d’y voir plus clair sur l’auteur-Nemes, moins préoccupé par le récit historique que par le potentiel de hantise de « l’épisode » qu’il revisite : le passé du film d’époque, chez lui, ne se raconte pas avec recul et transparence, il s’éprouve à l’échelle d’un individu, corps bloqué dans un présent absolu, sans horizon, cerné par la mort et les conspirations.
Orphelin fait d’abord un pas de côté par rapport à ces immersions paralysantes. Le Budapest « année zéro » dans lequel évolue Andor, l’orphelin du titre, est poussiéreux, jonché de ruines, sillonné par la police (tout se passe après le soulèvement de 1956 et sa répression violente par l’armée soviétique), mais le cinéaste laisse pour la première fois un peu d’air autour de son protagoniste, qui circule assez librement, des terrains vagues à l’épicerie où travaille sa mère, des coulisses d’un théâtre à la cave de son immeuble, où il prie à haute voix un mystérieux père juif, jamais revenu de déportation.
Le premier tiers tâtonnant de cette histoire est peut-être ce que Nemes a fait de mieux, parce que son talent de metteur en scène et son fétichisme rétro (du décor comme de l’image : la pellicule tremblote dès les premiers plans) s’y déploient généreusement, donnant l’impression grisante de voir s’animer un monde magiquement tiré d’un fonds d’archives. Pas d’aveuglement décrété, mais une perception d’enfance, qui passe tout au filtre déformant des émotions et se fraye un chemin à travers les cloisons, les zones d’ombres, les vitres embuées.

Arrive donc la punition, le prix à payer de cette liberté de mouvement. Le problème d’Andor, comme celui de son pays, la Hongrie, est identitaire : aux figures héroïques (le père juif, mais aussi un jeune révolutionnaire caché) se substitue un boucher envahissant (Grégory Gadebois), sympathisant soviétique qui a caché la mère d’Andor pendant la guerre et a tiré parti de cette dépendance totale. Las, sans élan tragique, le film travaille alors à ruiner l’imaginaire de conte dans lequel baignait Andor (père changé en chaudière, grognements ogresques de Gadebois) pour un retour au réel qui fleure la leçon de morale sur la « complexité du mal » (le boucher est violent, mais il a bon fond), non sans avoir épousé au passage, avec complaisance, le regard dégoûté du garçon sur sa mère indigne.
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Sur le seul plan du scénario, Nemes n’a en fait jamais été aussi pessimiste : dans ses films-dispositifs, s’inventer un fils, retrouver un frère, c’était le seul cap à suivre, le seul radeau de survie pour un individu emporté dans le cours fatal des événements. Ici, la famille devient le lieu du mensonge, de la honte, et le reflet miniature du renoncement de la nation, dans une séquence finale où les signes de la mainmise soviétique (magasins réquisitionnés, patrouilles de milices), jusque-là atmosphériques, sont rappelés in extremis sous la forme d’un symbole facile (une immense étoile rouge). Plus qu’un écho contemporain, c’est une fois de plus une vision archaïsante et un peu étriquée de l’Histoire qui frappe ici : grande roue de malheurs tournant sans fin, poussée par des puissances occultes et maléfiques plutôt que par des causes humaines et politiques concrètes.
Élie Raufaste
ORPHELIN (ÁRVA)
Hongrie, France, Royaume-Uni, Allemagne, Chypre, 2025
Réalisation László Nemes
Scénario László Nemes, Clara Royer
Image Mátyás Erdély
Son Tamás Zányi
Montage Péter Politzer
Décors Márton Ágh
Costumes Andrea Flesch
Musique Evgueni et Sacha Galperine
Interprétation Bojtorján Barabas, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois, Elíz Szabó, Somar Sándor, Hermina Fátyol
Production Pionner Pictures, Good Chaos
Distribution Le Pacte
Durée 2h13
Sortie 11 mars
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