
Bref, Tënk : une décennie, deux plateformes
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Publié le 10 mars 2026 par
Consacrées respectivement aux courts métrages et aux documentaires, les plateformes Bref cinéma et Tënk fêtent leurs dix ans cette année. À travers un travail remarquable d’éditorialisation, elles participent de l’évolution des modes de diffusion de formes qui peinent désormais à exister en salles.
C’est en 2016, « au moment où Netflix bouffait tout », rappelle Christophe Chauville, que l’Agence du court métrage a créé sa plateforme, Bref cinéma, dans le prolongement de la revue Bref éditée, elle, depuis 1989. Responsable éditorial de la plateforme, Chauville se charge de choisir les 250 films (trois par semaine, chacun y restant neuf mois), parmi les 15 000 au catalogue de l’Agence, français ou francophones.
Le lien avec l’actualité de grands festivals fournit des bornes éditoriales récurrentes (on pouvait par exemple visionner Partir un jour d’Amélie Bonnin dans une version courte où les rôles entre Bouillon et Armanet étaient inversés par rapport au long présenté à Cannes en ouverture), mais la plateforme mène avant tout une politique des auteurs.
« Le court métrage n’est jamais attendu, d’où la nécessité de montrer aussi les courts de réalisateurs grand public, comme Yann Gozlan (Gourou), Ozon ou Klapisch, dont les débuts peuvent parfois surprendre, d’ailleurs, par une plus grande recherche dans la mise en scène. » Car « les cinéastes ne débarquent pas de nulle part », souligne Chauville, citant le cas de Valentine Cadic (Le Rendez-vous de l’été), dont la plateforme montrait jusqu’à il y a peu le court de 2020 Omaha Beach, ou de Martin Jauvat, en tête des visionnages depuis la sortie de Baise-en-ville, et qui fait l’objet d’un focus jusqu’en octobre avec Vacances à Chelles (2019), Mozeb (2020) et Le Sang de la veine (2021), assortis de textes.
Quant aux trois courts d’Alice Winocour, ils ont été spécialement restaurés et numérisés, et l’un d’eux, Magic Paris (2007), déjà le récit d’une étrangère à Paris, est en accès libre sur Bref depuis la sortie de Coutures et jusqu’au 18 mars. Le travail « de pédagogie » sur l’existence même de ces courts reste à effectuer, y compris « pour le secteur, exploitants, programmateurs, et même critiques », affirme Chauville.
Winocour mais aussi Caroline Poggi, Jonathan Vinel et Vincent Macaigne se voient confier une carte blanche pour les 10 ans de la plateforme, où le patrimoine, bien représenté dans le fonds de l’Agence, aura une place de choix (Black Panthers de Varda, par exemple). En décembre, le mois précis de sa création, Bref mettra en ligne un film datant de chacune de ses années d’existence.

Ralentir le flux
C’est aussi cette profondeur temporelle que revendique Tënk, la plateforme coopérative devenue en dix ans un important soutien à la création documentaire. Outre le préachat (1,5 million d’euros dépensés depuis sa fondation, soit largement plus des 25 % requis par la loi), elle propose un accès à l’auditorium de postproduction high-tech de Lussas, où elle est basée en tant qu’émanation historique, quoique devenue autonome, des États généraux du film documentaire.
Certains des 20 000 abonnés de Tënk ont choisi de faire partie des 600 sociétaires de la coopérative (dix fois plus nombreux qu’en 2016). Cinéastes, producteurs ou simples citoyens, ils publiaient le 13 février dans L’Humanité une tribune appelant à continuer la lutte contre le « cynisme des flux » et « l’appauvrissement des algorithmes ».
Responsable artistique depuis 2018, Éva Tourrent coordonne une programmation qui éloigne la plateforme d’un simple tuyau : « On apporte une diversité de récits et de regards qui implique de prendre le temps, dans plusieurs sens : d’une part, patienter pour montrer certains films que l’on a repérés à l’état de projet, leur laisser accomplir leur trajet en salle ou en festival, comme ce fut le cas pour Le Spectre de Boko Haram de Cyrielle Raingou, Grand Prix à Rotterdam en 2023, que nous diffuserons début mai. D’autre part, étendre nos sélections vers des films passés qui éclairent le présent. Enfin, s’intéresser à un cinéma au métrage et au rythme variés. »
La Jungle plate de Johan van der Keuken (1978), autour duquel s’étoile l’excellente programmation thématique « Quand la mer monte » concoctée pour le dixième anniversaire, correspond exactement à cette combinaison d’échelles. On a en mémoire ses raccords ludiques entre les vers glanés par les pêcheurs pour compléter leurs maigres revenus et une manche à air, micro et macro se combinant pour dire l’insertion du labeur humain dans le vivant. Parcourant le littoral des Wadden, des Pays-Bas au Danemark, le Néerlandais parlait en voix off d’un « espace où la crasse de l’Europe se dépose ».

Dans un autre film de ce programme, Ici rond-point de l’Asie de Jérémy Perrin et Hélène Robert (2025), le philosophe arpenteur Matthieu Duperrex sonde à la main, parfois de nuit, le sol impur d’une Camargue tendue entre un lointain folklore de cowboys et le ballet quotidien des poids lourds et des conteneurs. Le même mot de « crasse » y affleure : « Je travaille sur ce que signifie habiter le crassier du progrès technique, ce que ça implique pour les vivants, le sol et l’eau. »
Tënk pourrait reprendre à son actif sa volonté de « se sédimenter », à savoir « ne plus jamais regarder avec indifférence le petit talus de gravats au bord du chemin » : les regroupements orchestrés des 90 films disponibles en permanence pour les abonnés (soit 3 500 depuis 2016 à raison de quatre mois en ligne), auxquels s’ajoutent les 2 000 autres disponibles à la location, invitent à décaler le regard sur l’actualité pour la mettre en perspective.
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Ainsi des films palestiniens des années 1960 mis en ligne début 2023, ou de ceux qui seront diffusés début avril, les courts We Began by Measuring Distance de Basma Alsharif (2009), I Signed the Petition de Mahdi Fleifel (2018), et Mahdi Amel in Gaza de Tareq Rantisi et Mary Jirmanus Saba (2024).
« Notre façon de programmer va à contre-courant des plateformes qui achètent des catalogues entiers, insiste Tourrent. C’est nous qui allons vers les distributeurs, quand ils existent, ou les ayants droit, avec une équipe de négociation des droits dédiée. Nos demandes viennent d’un collectif de quinze programmateurs, elles partent toutes d’un désir et s’accompagnent de présentations signées. »
Comme celle du programmateur Benoît Hické sur Ici rond-point de l’Asie, qui pourrait encore appliquer à Tënk ce qu’il écrit de l’embouchure du Rhône dans ce film : « une zone critique », « un delta politique ».
Charlotte Garson
Anciens Numéros



