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Scorsese, la totale d’Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller

Martin Scorsese et Griffin Dunne sur le tournage d’After Hours (1985).

Scorsese, la totale d’Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller

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Publié le 9 mars 2026 par Yal Sadat

Tenter de faire le tour de Scorsese, c’est pratiquer la cinéphilie au carré. L’Italo-Américain fait lui-même figure de gardien du temple, celui du cinéma en général (son World Cinema Project continue de restaurer des classiques mondiaux), mais aussi de sa propre œuvre : du livre d’entretiens Scorsese par Scorsese, coordonné par Michael Henry Wilson, jusqu’à la récente série de Rebecca Miller où il intervient en personne (Monsieur Scorsese, lire l’article des Cahiers no 825), il a lui-même largement contribué à son exégèse.

Comment défricher, alors ? En gardant à l’esprit qu’en dépit d’influences italiennes, britanniques, asiatiques ou françaises, le roi de la world cinéphagie reste un cinéaste américain jusqu’au bout des ongles – c’est-à-dire chevillé à une pudeur qui lui interdit l’auto-analyse trop en profondeur. « Marty » rend hommage aux films des autres avec plus de facilité qu’il ne dissèque les siens ; il a beau se montrer plus généreux et disert que la moyenne, le fait de mettre en rapport ses propres idées ou images avec la vaste cinémathèque mentale abritée sous son crâne semble parfois lui couper bras et jambes. Qu’on pense à son documentaire Mon voyage en Italie : les occasions de relier scrupuleusement son travail aux grandes séquences du néoréalisme y sont nombreuses, mais trop rarement saisies.

C’est à un tel travail de raccord entre influences et obsessions que s’attèlent Olivier Bousquet, Arnaud Devillard et Nicolas Schaller, soutenus par une iconographie qui se prête aux digressions chargées de sens. Réaliser la « totale » de Scorsese suppose de cartographier, donc de relier des points cardinaux théoriquement éloignés. Le geste induit aussi une logique d’inventaire, ce qui pourrait sembler scolaire ou rébarbatif, mais s’avère répondre à la nature en soi totalisante et anthologique de l’ascèse scorsesienne (à la fois cannibale et autophage, son cinéma collectionne, thésaurise, ressasse l’histoire des formes en même temps qu’il répond à chaque fois à ses films précédents).

Cela permet surtout d’accorder une place égale à tous les versants de l’œuvre, des courts métrages de jeunesse aux pièces maîtresses en passant par les publicités et les clips. Les films souvent considérés comme les plus intimes, estimés par la cinéphilie mais aujourd’hui peu vus par le grand public (La Valse des pantins ou After Hours, typiquement), font jeu égal avec les fresques mafieuses et sont resituées sur le territoire affectif de l’auteur : étape par étape, on voit ici comment After Hours est justement devenu une affaire très personnelle et presque un autoportrait, alors qu’il s’agissait d’un script promis à Tim Burton.

Hugo Cabret (2011).

(2011).

Loin d’occulter la césure entre commandes honorées pour plaire à l’industrie et projets plus existentiels (« one movie for them, one for yourself », soit un film pour « eux », un pour soi, aime dire l’intéressé), l’ouvrage la met en évidence, tout en rappelant qu’une dialectique existe entre ces deux pôles, car un auteur finit toujours par enfiévrer une matière a priori étrangère. Que faire par exemple d’Hugo Cabret, spectacle-joujou conçu pour ravir sa fille Francesca ?

Une « parenthèse dans la forme et le fond » qui lui permet d’apprendre à revenir à l’enfance (la sienne, celle de sa fille, mais surtout celle du cinéma à travers la figure de Méliès), en soulignant la revendication du maître : « J’ai besoin d’apprendre des choses nouvelles, pas forcément de les réussir. »

Lire aussi : “Killers of The Flower Moon de Martin Scorsese

Du chef-d’œuvre au ratage, de l’expérimentation à la compromission, l’empreinte de Scorsese sur la culture contemporaine continue à ce jour de s’étendre et de se ramifier. Il fallait bien une telle somme pour rendre compte des logiques et des nécessités qui en dessinent les contours.

Yal Sadat

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