Actualités/

Les Échos du passé de Mascha Schilinski – Douleurs fantômes

Les Échos du passé de Mascha Schilinski (2026).

Les Échos du passé de Mascha Schilinski – Douleurs fantômes

ActualitésCritique

Publié le 7 janvier 2026 par Marcos Uzal

Les Échos du passé raconte d’abord l’histoire d’un lieu, une grande ferme de l’Altmark, sur une période d’à peu près cent ans, de l’Empire allemand à nos jours, en passant par la RDA. Pourtant tout l’éloigne de la fresque historique.

D’abord parce que cette maison isolée et ceux qui y habitent se tiennent en marge du cours de l’histoire, et même parfois la fuient, comme ces parents qui préfèrent mutiler leur fils plutôt que de le voir partir à la guerre, ou ces femmes qui se suicident dans une rivière à l’approche de soldats de l’Armée rouge. Par ailleurs, tout est ici principalement vu à travers les souvenirs de jeunes personnages féminins, qui par leur genre et leur âge sont maintenues dans une forme de secret, soumises à des souffrances tues, victimes ou témoins de douleurs inracontables : Alma, 7 ans à la veille de la Première Guerre mondiale ; Enrika, jeune femme dans les années 1940, en pleine Seconde Guerre mondiale ; Angelika, sortant de l’adolescence dans la RDA des années 1980 ; Nelly, ado des années 2020.

Le film n’est pas construit chronologiquement mais fait de constants allers-retours entre ces différentes périodes, comme autant de fragments cousus entre eux par des événements, des gestes, des objets, des sensations, des images qui se font écho et lient ces femmes entre elles. Quand la petite Alma découvre une photo montrant une fillette morte, elle comprend qu’elle a remplacé cette sœur décédée qui portait le même nom qu’elle. Ce dont elle prend conscience ici est à l’image de ce qui circule de manière plus inconsciente de corps en corps et à travers le temps tout au long du film: une violence, des non-dits, des traumas inscrits dans la chair et la mémoire féminines, faute d’avoir été racontés.

Les Échos du passé de Mascha Schilinski (2025).

de Mascha Schilinski (2025).

Comme le dit l’une d’elles en apprenant ce qu’est la «douleur fantôme » que subit son frère après avoir été amputé : « C’est étrange d’avoir mal à quelque chose qui n’est plus là.» Quelque chose qui, telle une malédiction, les suit, les habite, les pousse (parfois littéralement, la chute étant l’un des motifs récurrents), et qui dans la mise en scène se matérialise notamment par une caméra flottante, comme le regard subjectif et mouvant de la remémoration, de l’inconscient ou de la hantise, auquel répondent des regards caméra inquiets (on songe parfois au Edvard Munch de Peter Watkins). En convoquant tous les sens et en ne s’attachant qu’à des éléments concrets et physiques – voir, par exemple, tout ce que ressentent et subissent les mains et les pieds, pincés, mordus, endoloris, caressés… –, le film ne tombe jamais dans la psychologisation ; en maintenant tout du long une forme d’indécision et de mystère, il confine même au fantastique.

Lire aussi : “Peter Watkins, solitude du coureur de fond

Angelika dit : «On n’est pas ce que l’on fait mais ce que l’on pense pendant que l’on fait quelque chose.» Or, c’est ce détachement libérateur des actes et des événements par la pensée, l’anamnèse ou la rêverie qu’opère la forme quasi expérimentale du film. Dans la verticalité de ce temps féminin (par rapport à l’horizontalité du temps historique, celui des guerres et des pouvoirs masculins), la cinéaste oppose les chutes des corps soumis à la violence ou aux pulsions suicidaires à une forme d’élévation mentale et poétique, qui devient littérale à la toute fin. Il serait dommage de ne s’arrêter qu’à sa première couche – une dureté protestante, plus bergmanienne qu’hanekienne – sans se laisser porter par la vertigineuse exploration sensorielle des méandres d’une mémoire collective à laquelle invite ce film très singulier.

Marcos Uzal

LES ÉCHOS DU PASSÉ
Allemagne, 2025
Réalisation Mascha Schilinski
Scénario Mascha Schilinski, Louise Peter
Image Fabian Gamper
Montage Evelyn Rack
Son Claudio Demel
Décors Cosima Vellenzer
Interprétation Hanna Heckt, Lena Urzendowsky, Susanne Wuest, Lea Drinda, Laeni Geiseler
Production Studio Zentral, ZDF – Das Kleine Fernsehspiel
Distribution Diaphana Distribution
Durée 2h29
Sortie 7 janvier

Partager cet article

Anciens Numéros