
CINÉMA U.S. : L’ÉTAT D’ALERTE, Trump à l’assaut des images
GRAND ENTRETIEN Jeff Nichols
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Éclairer les temps sombres : Entretien avec Laura Poitras
Avec Cover-Up. Un journaliste face au pouvoir, visible sur Netflix, la réalisatrice de Citizenfour (2015) cosigne une ode au journalisme d’investigation à travers la trajectoire de Seymour Hersh (né en 1937), dénonciateur infatigable des exactions du pouvoir américain, et modèle pour sa propre démarche.
Depuis votre premier documentaire, le remarquable My Country, My Country (2006), sur les pas d’un médecin irakien au moment de l’offensive guerrière de George W. Bush, vous avez fait personnellement l’expérience de pressions contre votre droit de circuler et d’enquêter. Est-il encore possible, souhaitable pour qui tourne des documentaires d’investigation, de continuer à travailler aux États-Unis ?
Une grande partie de mes films portent en effet sur la façon dont les autorités américaines ont utilisé le 11-Septembre pour faire la guerre en Irak, légaliser la torture ou encore espionner les citoyens, dans le pays et au-dehors. Après My Country, My Country, à chaque voyage (et j’en ai fait une cinquantaine), j’ai été détenue et interrogée aux frontières, mes carnets ou plus rarement mon ordinateur ont été confisqués, sans procédure régulière. Pendant trois ans, je me suis exilée à Berlin, pour protéger mes sources. Quitter votre pays parce qu’on vous empêche de faire votre travail, ce n’est pas rien. En 2015, après avoir réalisé Citizenfour, j’ai poursuivi en justice le gouvernement et obtenu le dossier que le FBI avait constitué sur moi, et il s’agissait d’une enquête antiterroriste menée par le contre-espionnage. On ne peut donc pas dire que je vivais jusqu’à Trump dans l’insouciance politique. Il n’empêche que l’escalade actuelle m’inquiète. Ne serait-ce qu’hier, une journaliste du Washington Post (Hannah Natanson, ndlr) a fait l’objet d’une perquisition par le FBI ; après le meurtre de Renee Good, le gouvernement nie le droit à manifester et appelle les manifestants des « terroristes »… Ces assauts contre nos droits sont constants, secouants. Et la terreur actuelle vient de ce que l’on n’a pas pris notre passé à bras le corps : l’impunité règne. Difficile de ne pas être tentée de quitter à nouveau le pays, parfois, parce que, même si on tient à lutter, on ne peut pas travailler depuis une cellule de prison. Les temps sont sombres.
Le pouvoir actuel dispose d’outils technologiques avancés. La réalité des images documentaires n’est-elle pas atteinte par la « post-vérité » et les manipulations faites par IA à des fins propagandistes ?
Je n’utilise pas les réseaux sociaux, ce qui me protège du bombardement de ce type d’images. Mais le réel n’est pas seulement une matière malaxable et détournable à merci. Renee Good a été tuée de sang-froid. Cela a été documenté en images par des activistes. En ce sens, l’image documentaire n’a pas perdu de sa valeur de puissant moyen de résistance, d’outil d’établissement des faits.
Pour la génération du reporter Seymour Hersh, le journalisme consiste à « dé-couvrir » (uncover), à dévoiler des secrets d’État, des récits mensongers (cover-ups). La frontalité éhontée du gouvernement actuel n’est-elle pas d’autant plus déstabilisante qu’elle s’avance décomplexée, se « découvre » elle-même pour renforcer son autorité ?
Mais cela n’invalide pas le travail des journalistes d’investigation : il s’agit alors de contextualiser, d’expliquer, de décortiquer, c’est une pédagogie vitale. On ne fait pas seulement une guerre parce qu’on veut du pétrole, il y a des tenants et aboutissants à explorer. La fiction aussi peut être puissante. Prenez Jafar Panahi, qui, avec Un simple accident, raconte la torture de l’intérieur du pays et se risque à une fiction sans détour. Il me semble important que les cinéastes, dans le contexte américain, continuent de travailler, de s’activer, même si leurs films ne sont pas politiques. Mais s’abstraire totalement de ce cauchemar environnant me semble impossible : les enjeux sont énormes, il ne s’agit pas d’être d’un bord ou de l’autre, mais de perdre nos droits fondamentaux.
Cover-Up: Un journaliste face au pouvoir de Laura Poitras et Mark Obenhaus (2025).
En quoi Seymour Hersh, 88 ans, représente-t-il une figure jumelle de votre propre approche documentaire ?
Il y a vingt ans, après My Country, My Country, je voulais déjà filmer « Sy », brillant journaliste d’abord pour le New York Times, puis entre autres au New Yorker, connu pour avoir découvert en 1969 le massacre de My Lai pratiqué par des militaires américains pendant la guerre du Vietnam, puis, entre autres, le scandale de la torture perpétrée dans la prison d’Abu Ghraib en 2003. À l’origine, l’idée était de le filmer au travail, de le suivre, en cinéma direct. En 2005, il a finalement refusé d’être filmé, mais je n’ai jamais vraiment abandonné l’idée. On est restés en contact, et il a fini par dire oui, mais le film actuel est différent de ce projet initial. Il ne s’agit plus de montrer le journalisme en train de se faire, de manière immersive, mais de construire une interrogation sur les cycles de violence et sur l’impunité répétée envers les crimes de guerre ou les scandales d’État, et ce, malgré les prises de conscience que son travail a suscitées dans l’opinion publique. C’est donc un film assez mélancolique, hélas, même si le travail de Sy est inspirant. J’espère qu’en émane quelque chose de plus systémique, en tout cas de plus large qu’un portrait. Je n’aime pas les biopics, sauf exception, car tout y est ramené à un individualisme déjà très marqué dans la culture américaine et que j’espère un peu corroder en montrant que les gens n’agissent pas seuls, ni ex nihilo.
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Les films où on le voit au travail plus jeune, tournés par Mark Obenhaus, rappellent parfois les thrillers politiques des années 1970, notamment Les Hommes du président.
L’existence d’archives sur Sy était capitale pour la décision de réaliser Cover-Up, tant leur support (parfois en 16 mm, car Mark vient du reportage télévisé) a cette texture des grands films politiques du Nouvel Hollywood. On me disait souvent, après Citizenfour, que l’atmosphère rappelait aussi ces films, et je répondais qu’on était en plein dedans, mais que c’était moins romanesque que réellement effrayant. De fait, la réalité de la période nixonienne a informé les genres cinématographiques. Même si je travaille dans un cinéma de la « vérité », je pense en termes de rythme, et les moments de doute de Sy (où il quitte le film, revenant sur sa décision d’y participer, ndlr) font partie d’un travail sur la dramaturgie. Je pense par séquences, par situations. On avait environ cent heures d’entretien, en une quarantaine de sessions, donc Seymour a été particulièrement généreux, et pourtant il est resté nerveux, soucieux de protéger ses sources. Dans la forme, les carnets manuscrits que je filme jouent aussi un rôle. Ils ont constitué mon premier point d’accroche pour l’envie de me lancer, parce qu’ils me procurent une sorte de vertige : sur l’un d’eux, on voit ces quelques mots gribouillés : « Abu Ghraib, death by torture », or c’est le début d’une enquête capitale.
Citizenfour de Laura Poitras (2014).
Avez-vous des mentors parmi les cinéastes, en plus de figures de lanceurs d’alerte dont vos films relatent le parcours et la méthode ?
D’un côté, j’ai étudié avec le cinéaste expérimental Ernie Gehr, beaucoup regardé les films de Michael Snow et le cinéma structurel, et de cela me reste la conviction que le médium peut être manipulé de façon très diverse. De l’autre, je suis attirée par la réalité et la résistance, les luttes. J’ai toujours révéré Frederick Wiseman, je me souviens du moment où Titicut Follies a enfin été montré, plus de vingt ans après sa réalisation et son interdiction. Wiseman m’inspire en ce qu’il filme par scènes, blocs de plans. Il a aussi réussi à accéder à des lieux politiques, ça m’a rendu jalouse ! Le graal serait la Maison-Blanche, mais à vrai dire, même si je pouvais filmer Trump, je ne le ferais sans doute pas. Être assise en face de menteurs professionnels vous fait courir le risque de leur offrir une tribune.
Le fait que Cover-Up soit montré sur Netflix ne va-t-il pas à l’encontre de votre sensibilité à la forme cinématographique ?
En fait, Cover-Up a été produit de manière totalement indépendante, et c’est seulement après la Mostra de Venise que Netflix l’a acheté. On n’aurait évidemment jamais accepté de coupes venant d’une plateforme. Je pense toujours mes films pour le cinéma, et je me suis battue dès My Country, My Country pour une sortie en salles avant une diffusion télévisée. Je continue à lutter pour, et j’ai eu la chance de recevoir des prix qui me placent dans une position privilégiée. La situation a changé, je dois le reconnaître, et aussi apprécier qu’avec la diffusion Netflix, Cover-Up est vu au Vietnam, par exemple. Mais la sortie en salles reste un but, ce qui me fait d’autant plus respecter le monde de l’exploitation en France, où Toute la beauté et le sang versé, distribué en 2023, m’a laissé des souvenirs de débats marquants. J’ai entendu parler de la réouverture du cinéma La Clef, à Paris, c’est réjouissant !
Entretien réalisé par Charlotte Garson en visioconférence, le 15 janvier.
Cover-Up. Un journalisme face au pouvoir de Laura Poitras et Mark Obenhaus (2025, 1h57). Diffusion sur Netflix.

Actualités, Disparition
Brigitte Bardot, malgré elle
Brigitte Bardot, morte le 28 décembre à 91 ans, était-elle une bonne actrice ? Fut-elle un meilleur mythe ?
Brigitte Bardot n’était pas à proprement parler une grande actrice, mais elle était autre chose, que l’on pourrait appeler une nature, un personnage — et c’est ce qui lui permit de crever l’écran le temps d’une poignée de films, au point de devenir un mythe quasi instantanément. Ce qui frappe d’ailleurs, notamment quand on se penche sur le début et la fin de sa carrière, qui ne dura que vingt ans, c’est à quel point il semble qu’elle soit passée par le cinéma un peu malgré elle, sans vraiment l’avoir désiré ni s’y être épanouie.
Adolescente, elle débuta comme mannequin, et c’est par une photo parue dans Elle que Marc Allégret la découvrit et lui fit passer le casting des Lauriers sont coupés. Nous sommes en 1949, elle a 15 ans. Le film ne sera pas réalisé, mais c’est à cette occasion qu’elle rencontre l’assistant et scénariste d’Allégret, Roger Vadim. Il a 21 ans ; elle entame une liaison avec lui, en secret de sa famille — très bourgeoise, catholique, stricte — puis ils se marient alors qu’elle a 18 ans.
C’est à cet âge qu’elle débute au cinéma, dans Le Trou normand de Jean Boyer (1952). Elle souffre beaucoup sur le tournage, où une partie de l’équipe et le producteur se moquent de son jeu jugé maladroit. L’expérience est pénible mais ne la décourage pas. Elle décroche ensuite le rôle-titre de Manina, la fille sans voiles de Willy Rozier (1952), où frappent ses apparitions en maillot de bain, largement médiatisées avant la sortie.
Elle enchaîne des rôles plus ou moins importants, notamment dans Si Versailles m’était conté… de Sacha Guitry (1953), Les Grandes Manœuvres de René Clair (1955), En effeuillant la marguerite d’Allégret (1956), Cette sacrée gamine de Michel Boisrond (1956).
Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956).
Puis arrive Et Dieu… créa la femme de Roger Vadim (1956), l’homme qui la connaît sans doute alors le mieux, et qui en fait en quelque sorte le sujet de son film — en tant qu’objet de désir de tous les hommes, mais désormais avec un corps et un charme qui lui appartiennent souverainement et dont elle joue librement. On a dit que Vadim inventa B.B., mais il eut surtout le talent d’enfin la laisser être elle-même. De ce qu’on lui reprochait — sa désinvolture, son étrange diction — elle fit sa singularité, notamment par sa façon de prononcer des répliques devenues célèbres : « Quel cornichon, ce lapin ! », « J’vais manger mon sandwich sur la j’tée »…
Elle apporta alors une fraîcheur et une désinvolture qui manquaient au cinéma français étriqué de l’époque, et qui enthousiasma de futurs cinéastes de la Nouvelle Vague : Truffaut, Godard, Chabrol. Malheureusement, au lieu de suivre cette voie, elle alla chez les vieillards de la Qualité française : En cas de malheur de Claude Autant-Lara (1958), La Femme et le Pantin de Julien Duvivier (1959), La Vérité d’Henri-Georges Clouzot (1960). Elle y est très bien, mais soumise à ce que veulent voir ces croûtons paternalistes : une lolita dépravée que des cinquantenaires en costume remettent sur le droit chemin.
Clouzot la sadisa sur le plateau de La Vérité, au point que sa famille le menaça d’un procès et qu’elle fit une tentative de suicide après le tournage. Si elle nous touche dans ce film rance, c’est parce qu’elle s’y débat, à contrecourant d’un regard clinique et inquisiteur.
Preuve qu’elle est alors devenue un mythe : l’impression qu’on l’emploie plus pour ce qu’elle incarne que pour ses talents d’actrice, au point de jouer son propre rôle dans plusieurs films, comme Vie privée de Louis Malle (1962), où elle est un sex-symbol harcelé par les paparazzis, ou Chère Brigitte d’Henry Koster (1965).
La Vérité de Henri-Georges Clouzot (1960).
Mais elle ne semble pas véritablement s’intéresser au cinéma, comme elle l’avouera elle-même. Pendant que Vadim la fait tourner dans des navets — Les Bijoutiers du clair de lune (1958), La Bride sur le cou (1961), Le Repos du guerrier (1962) —, elle passe à côté de la modernité. Elle refuse notamment Les Demoiselles de Rochefort de Demy, L’Étranger de Visconti (« Camus, Visconti, le côté intellectuel, ça me fait un peu peur », dira-t-elle), La Chamade de Cavalier et L’Affaire Thomas Crown de Jewison.
Bien sûr, la grande exception, c’est Le Mépris de Godard (1963). Il ne veut d’abord pas d’elle, mais le producteur la lui impose, et ils s’entendent. Et c’est peut-être parce qu’il n’en attendait rien qu’il sait la regarder comme personne, au-delà de l’icône qu’elle est déjà devenue, démystifiée par sa rencontre avec d’autres mythes — Fritz Lang, L’Odyssée. La célèbre scène d’ouverture — « Tu les aimes, mes fesses ? » — déconstruit ce que les producteurs et les spectateurs sont censés attendre d’elle : un corps, dont elle fait ironiquement l’inventaire, et qui d’objet de désir passe instantanément à sujet d’amour, avant de basculer dans la tragédie.
On peut citer d’autres films — Viva Maria ! de Louis Malle (1965), L’Ours et la Poupée de Michel Deville (1970), Boulevard du Rhum de Robert Enrico (1971) — mais elle ne se renouvelle pas. Et ce n’est pas un hasard si elle, qui aura longtemps incarné la femme-enfant, quitte définitivement le cinéma après le seul film où elle est séduite par un homme plus jeune : L’Histoire très bonne et très joyeuse de Colinot Trousse-Chemise de Nina Companeez (1973).
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La suite de sa vie ne regarde plus le cinéma depuis plus de cinquante ans. Et à moins de penser que la défense des animaux justifie la haine de l’humanité, rien n’excuse la violence de ses propos racistes et homophobes. Ceux qui estiment déplacé de mêler les opinions politiques de la femme à l’aura du mythe — souvent parce qu’ils partagent ces opinions — feignent de ne pas comprendre que les deux sont liés.
Il existe une continuité entre la petite fille de la grande bourgeoisie, l’actrice au naturel insolent mais préférant Clouzot à Demy, celle choisie pour incarner Marianne en 1968, puis la militante animale devenue égérie assumée de la nouvelle extrême droite française. La vie de Bardot raconte une certaine pente de l’histoire de la France de 1950 à 2025, qui malheureusement ne s’achève pas avec sa mort.
Marcos Uzal

Actualités, Festival International du court métrage de Clermont-Ferrand
Asie du Sud-Est : Un cinéma en floraison au Festival de Clermont-Ferrand
Le focus géographique du festival du court métrage de Clermont-Ferrand célèbrera du 30 janvier au 7 février l’émergence d’une jeune génération de cinéastes d’Asie du Sud-Est, dans la foulée de celle de Wregas Bhanuteja, récompensé à Cannes pour son malicieux Prenjak en 2016.
Bâti en quatre sessions chapeautées de pastilles générées par IA (signées NiceAunties), ce programme s’achève sur une célébration clipesque du folklore vietnamien laissant craindre que le pire se trame, entre «tradition » et « modernité ». Un tel châssis semble fait pour trembler sous l’effet des contrepoints qu’offre la sélection clermontoise.
Retours vers l’argentique et autres œillades au cinéma de genre témoignent ici de cinéphilies aussi vivaces que soucieuses de leur histoire. Aninsri daeng, film d’espionnage queer de Ratchapoom Boonbunchachoke (Fantôme utile), réinvestit par exemple cette autre « tradition » qui remonte à l’après-guerre : le doublage de films en Thaïlande. Plusieurs de ces fictions mettent sur la sellette la possibilité d’une romance, dans des contextes souvent infestés de patriarcat.
Ainsi de Saigon Kiss de la Germano-Vietnamienne Hong Anh Nguyen, de Cross My Heart and Hope to Die de la jeune Philippine Sam Manacsa, qui met en scène une employée de bureau cernée d’un hors-champ que se disputent des hommes, et du très beau Late Blooming in a Lonely Summer Day de Sein Lyan Tun, sur le désir qu’une commise de cuisine entre deux âges éprouve pour l’un de ses collègues – il s’agit d’ailleurs du seul film birman de cette programmation.
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Car si le dynamisme des Philippines, du Vietnam, de l’Indonésie et de Singapour s’y fait sentir, ce focus porte inévitablement la trace des contrastes économiques de l’Asie du SudEst, incluant quelques déserts cinématographiques (à l’instar du Laos). Deux programmes « hors panorama » respectivement consacrés au film d’horreur et au cinéma thaïlandais viendront le compléter ainsi qu’une séance tournée vers l’histoire du Cambodge : L’Image manquante de Rithy Panh sera projeté au centre de documentation de la Jetée le 14 janvier.
Lucie Garçon

Actualités, Critique
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas – Poutine Club
Tournant le dos à l’intimisme de Hors du temps, tourné dans son berceau familial de la vallée de Chevreuse, revoici Olivier Assayas aux prises avec la grande marche du monde tel qu’il va, arpentant à Tallinn le Moscou qu’il y a reconstitué.
Le Mage du Kremlin creuse sa veine world cinema, qui mêle ambition géopolitique, ampleur de la fresque et méditation sur la trahison, dans la lignée de Cuban Network. Il suit un certain Vadim Baranov (Paul Dano), qui passe en une vingtaine d’années de metteur en scène de théâtre expérimental à conseiller occulte de Vladimir Poutine (Jude Law), au moment où celui-ci décide de supplanter Boris Eltsine. Si le prisme russe permet de retracer les évolutions du continent européen, qui passent par la chute du Mur, la montée en puissance des oligarques puis leur mise au pas et les prémices de la cyberguerre poutinienne, l’ensemble esquive le processus historique.
Le chapitrage enferme chaque époque dans une structure d’épisode de série, avec pour unique centre de gravité des conversations mi-sentencieuses mi-ironiques au cours desquelles Baranov garde toujours une longueur d’avance sur son interlocuteur. Les dialogues restent imprécis quant aux enjeux réels et diluent dans de grandes généralités les évolutions étatiques. Même Poutine apparaît moins comme un autocrate que comme un dirigeant converti à la nécessité d’un pouvoir vertical, comme presque tout politique occidental du début de ce siècle. Il est seulement meilleur manipulateur et stratège.
Mais à la logique adversative classique, Assayas associe une autre opposition binaire, qu’il dramatise par les entrées de ses personnages et les traversées de seuil : ceux-ci sont in ou out, à l’intérieur du sérail ou sans aucune existence, tel Berezovsky (Will Keen), prêt à tout quémander pour se rapprocher du maître du Kremlin.
Le Mage du Kremlin d’Olivier Assayas (2026).
Le cinéaste semble fasciné par le clinquant, les signes d’élection ou d’acceptation sociale. Il infiltre les méga-yachts, les hôtels cinq étoiles, les villas des ultrariches. Le passage du temps consiste pour Baranov à troquer le tee-shirt informe de l’artiste underground contre le costume sur mesure, et pour son amoureuse Ksenia (Alicia Vikander) à passer de la jupe en cuir courte au combi Dolce & Gabbana. Au mieux, cela définit une picturalité classique qui fusionne le corps du personnage avec les signes extérieurs de sa puissance. L’efficacité de la caractérisation limite alors la mise en scène à une pure fonctionnalité.
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Dans ses meilleurs films comme Sils Maria ou Personal Shopper, Assayas conjugue ce goût de la parure à la déchirure de la perte. Le dandysme de l’hypermodernité accompagne un désir d’absolu ainsi qu’une inclination paradoxale pour le spectral et l’ascèse. Or le cinéaste rend cet absolu méconnaissable : il revêt la forme d’une fidélité envers l’être aimé dont l’élan romantique est maquillé par le cynisme des revirements opportunistes et gelé par la froideur de l’ensemble (neiges, étendues plates, blancheur livide du paysage). La brutalité sèche de la fin laisse une impression énigmatique de suspension.
Seule aspérité critique du Mage du Kremlin, elle peut être interprétée comme une condamnation de son personnage central autant que comme la fin d’un cycle. Quoi qu’il en soit, elle entérine une façon ambiguë de se destituer pour la forme sans en assumer ni les conséquences ni même sa part de deuil.
Jean-Marie Samocki
LE MAGE DU KREMLIN
États-Unis, 2026
Réalisation Olivier Assayas
Scénario Olivier Assayas et Emmanuel Carrère, d’après le roman Le Mage du Kremlin de Giuliano da Empoli
Image Yorick Le Saux
Montage Marion Monnier
Son Nicolas Cantin, Olivier Goinard, Gwennolé Le Borgne, Sarah Lelu et Nicolas Moreau
Décors François-Renaud Labarthe
Interprétation Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander, Tom Sturridge, Jeffrey Wright
Production Curiosa Films, en coproduction avec France 2 Cinéma et Gaumont
Distribution Gaumont
Durée 2h25
Sortie 21 janvier

Actualités, Critique
Hamnet de Chloé Zhao
Saisie en plan zénithal, une femme aux allures de sylphide, enroulée dans les racines d’un arbre qui semble l’avoir enfantée, se lève et appelle son faucon. La jeune Agnes (Jessie Buckley) fait jaser dans la campagne anglaise de la fin du xvie siècle.
On lui reproche de «traîner dans les bois comme une Gitane », et ses mère et grand-mère lui ont transmis le don de « voir les choses invisibles». Ce début tellurique et féministe traduit l’oblicité choisie du roman de Maggie O’Farrell dont le film s’inspire. Car maintenir longtemps «Will» (Paul Mescal) dans sa cambrousse, brimé par un père gantier et réduit à gratter le papier au grenier, et ne pas révéler tout de suite – secret de Polichinelle – son illustre nom de famille, c’est décentrer le point de vue, donner à la femme du Barde le rôle central qui lui a longtemps été refusé.
Mais la mise en scène de Chloé Zhao, loin des routes poussiéreuses de Nomadland et The Rider et leur inspiration documentaire, trahit une approche ornée de ce qui reste, biographiquement parlant, mystérieux : le lien entre le théâtre de Shakespeare et la mort de son fils cadet, Hamnet, à 11 ans.
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Le fait que la substitution du «l» au «n» dans la plus fameuse pièce du dramaturge ne porte aucune signification particulière résume hélas en miniature le problème principal de cette production boursouflée dotée de prestigieux chefs de poste (la photographie de Lukasz Zal, chef-op des très léchés Ida et Cold War, la musique de Max Richter, le design sonore de Johnnie Burn, connu pour La Zone d’intérêt), mais surtout affairée à fouiller une psychologie imaginaire. Dans une deuxième heure londonienne au Globe Theater, la transformation de la boue du deuil et de la douleur en génie théâtral prend des allures de camouflet envers la veine féministe du début : Agnes, filmée comme Bécassine au théâtre, est initiée par son mari au sentiment du tragique sublimé.
Plus qu’une réflexion sur la création et l’identification, Zhao, en pleine campagne des Oscars, fait de ses plans sur le public en pleurs un dégoulinant miroir tendu au spectateur.
Charlotte Garson
HAMNET
Royaume-Uni, États-Unis, 2026
Réalisation Chloé Zhao
Scénario Maggie O’Farrell et Chloé Zhao, d’après le roman Hamnet de Maggie O’Farrell
Image Łukasz Żal
Montage Chloé Zhao
Son Maximilian Behrens
Décors Fiona Crombie
Interprétation Paul Mescal, Jessie Buckley, Emily Watson, Joe Alwyn
Production Amblin Entertainment, Hera Pictures, Neal Street Productions et Book of Shadows
Distribution Universal Pictures
Durée 2h05
Sortie 7 janvier
Offres d’abonnement
Evénements passés
Agenda Cinéphile
8 décembre 2025 à 14:00
De tant d’insouciance – une nouvelle tendance du cinéma français

22 septembre 2025 à 20:00
Le Ciné-Club des Cahiers : Le Congrès d’Ari Folman, le 22 septembre à 20h au Cinéma du Panthéon

20 août 2025 à 11:00
Lynch lithographe : péril en la demeure
18 août 2025 à 08:00
Romain Lefebvre anime le séminaire « Histoires d’émancipation » dans le cadre des 37e États généraux du Documentaire | 18 et 19 août à la Salle des fêtes, Lussas
Privée de sortie
Le mois dernier, nous ouvrions notre cahier critique par un film auquel plusieurs d’entre nous accordaient quatre étoiles au Conseil des 10 : Ella McCay de James L. Brooks. Nous attendions avec impatience ce nouvel opus d’un cinéaste de 85 ans dont le précédent film a déjà 15 ans (Comment savoir, 2010). Or, moins de trois semaines avant la sortie prévue, nous apprenions que le studio Disney, qui distribue le film, avait finalement choisi de le déprogrammer, en France et partout ailleurs dans le monde. Dans un communiqué très laconique, le studio n’a donné aucune raison pour justifier ce choix, mais elles sont faciles à deviner : le film a été un échec commercial cuisant aux États-Unis (moins de 3 millions de dollars de recettes pour un budget de 35 millions) et a reçu un accueil critique globalement hostile (« Right Girl, Wrong Time », titrait le New York Times). Traditionnellement, la France est considérée comme un pays où certains films américains peuvent rencontrer un public qu’ils peinent à trouver chez eux. Les exemples en sont légion. Ce fut par exemple l’an passé le cas de Juré no2 de Clint Eastwood et de Mickey 17 de Bong Joon-ho. Il est vrai que les deux précédents films de Brooks n’avaient pas marché ici, mais le cinéaste y compte beaucoup d’admirateurs. Quoi qu’il en soit, que des sorties en salles soient ainsi indexées à leurs destins critiques et commerciaux aux États-Unis n’est pas une bonne nouvelle pour l’exploitation et la cinéphilie françaises.
Cette décision est aussi un signal inquiétant pour ce dont nous parlions dans l’éditorial du mois de janvier à propos de la mise en vente du studio Warner : l’épuisement artistique d’Hollywood au nom du commerce, concomitant avec l’abandon des salles de cinéma. Précisons que Disney est un studio richissime, dont les succès tout récents de Zootopie 2 et Avatar 3 ont dû remplir les caisses. Il y aurait donc eu largement de quoi sortir Ella McCay en France sans prendre un risque majeur. À l’échelle de l’industrie hollywoodienne, l’amour de cinéphiles français pour un vieux cinéaste américain sans succès n’est bien sûr qu’un grain de sable. Mais cette affaire est le symptôme que l’esprit des studios a changé. Sans espérer le retour des grands magnats soucieux de l’avancée de l’art cinématographique et de la découverte de nouveaux cinéastes autant que du commerce, on peut rappeler que si le cinéma américain a été à la fois si immense et si viable économiquement, c’est précisément parce qu’il savait qu’à côté des grands films il fallait en produire des petits, et que pour toucher tous les publics il ne suffisait pas de répéter des recettes mais de diversifier les propositions. Si Disney ne compte plus que sur des Zootopie 3 ou Avatar 4, on peut parier que la manne va vite s’assécher.
Certes, il peut y avoir quelque chose de paradoxal à appuyer un tel propos sur un film réalisé par un homme de 85 ans et qui nous émerveille précisément parce qu’il nous offre du cinéma « comme on n’en fait plus ». En effet, Ella McCay est l’héritier direct de Frank Capra et de Leo McCarey, c’est-à-dire d’un cinéma qui parie sur la probité, la délicatesse, la compréhension à travers une mise en scène dont la grande précision témoigne d’une attention aux gestes, aux distances entre les êtres, à l’intensité de leur présence et de leurs mots. Et c’est d’autant plus beau ici que cette vision s’y déploie de la solitude la plus phobique à la vie publique la plus mouvementée, en faisant au passage l’éloge de l’inadaptation, de l’anormalité sociale, comme formes de loyauté et de résistance au cynisme. C’est dire si ce film, qui se déroule en partie dans le capitole de Providence (Rhode Island), l’héroïne devenant momentanément gouverneure, en 2008, après la crise des subprimes et juste avant l’élection d’Obama, a aussi une valeur politique. Ne serait-ce que parce qu’il nous montre une Amérique telle que l’on peut souhaiter qu’elle redevienne un jour, à l’exact opposé de celle de Trump. C’est pourquoi Ella McCay me mit en joie : il est réconfortant, non par évasion de la réalité mais par espoir en l’humanité. Vous l’avez compris, où que ce soit, par n’importe quel moyen, donnez tort à ceux qui ont cru que vous n’iriez pas voir ce film !
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