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My Stolen Planet de Farahnaz Sharifi
À l’occasion de Best of Doc, redécouvrez My stolen planet de Farahnaz Sharifi, vendredi 13 Mars à 20h à la salle des fêtes – Bilia. (Re)découvrez ci-dessous notre critique parue dans le CDC n°821.
La « planète volée » de Farahnaz Sharifi, c’est la vie hors de son domicile à partir de ses 7 ans, quand la révolution iranienne de 1979 a (notamment) obligé femmes et filles à se voiler.
Mais ce documentaire enregistre un autre vol : la perquisition de son domicile qui la contraint à l’exil en 2022. À ces dépossessions fait contrepoids la collection de home movies d’inconnus que Sharifi a constituée sans relâche, rachetant des films Super 8 qu’elle numérise.
Le temps de cette opération technique, chaque photogramme clignote sur son écran d’ordinateur avec la persistance des anonymes qui se sont tus. Qu’est-ce qui peut demeurer « privé » dans une dictature ?
Se gardant de disserter, elle entrelace le présent de femmes qui « marchent en quête de liberté depuis quarante ans » et le passé de ces bandes laissées derrière elles par la diaspora. La finesse du tressage tient à la façon dont Sharifi, également monteuse, met en regard des événements choquants (un avion commercial ukrainien abattu par les autorités iraniennes s’écrase en pleine rue) et des fêtes d’hier et d’aujourd’hui, attestant que quand l’intimité est niée par le régime et que l’espace public s’étend à tout lieu, un geste privé (ôter son voile, danser) devient vital, subversif, historique.
Lire aussi : “L’Invasion de Sergueï Loznitsa : Lignes de vie“
L’autre agilité du découpage consiste à orchestrer un glissement des archives vivaces de dîners et de fêtes familiales d’inconnus à la mère de la réalisatrice en train de perdre la mémoire. Sans jamais transformer sa mère en allégorie d’un oubli programmé par un environnement totalitaire, Sharifi compense son étiolement, l’étaye d’images de famille – la sienne et celle des autres.
Le film lui-même s’offre ainsi en « planète » alternative où cohabitent exilés et résidents, archivistes et amnésiques.
Charlotte Garson
MY STOLEN PLANET
Allemagne, Iran
Réalisation, scénario, son, image, montage Farahnaz Sharifi
Musique Atena Eshtiaghi
Production JYOTI Film Gmbh, PakFilm
Distribution Contre-jour distribution
Durée 1h26

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L’Invasion de Sergueï Loznitsa : Lignes de vie
À l’occasion de Best of Doc, redécouvrez L’Invasion de Sergei Loznitsa, dimanche 8 mars à 20h à La ferme du Lianver. (Re)découvrez ci-dessous notre critique parue dans le CDC n°818, consacrée à la déclinaison en série du long-métrage de Loznitsa.
Qu’advient-il à une société lorsqu’est déclarée la guerre ? Elle s’aligne. Files pour obtenir les rations alimentaires. Haies pour saluer les combattants morts. Rangs pour apprendre à manier les fusils.
Une telle organisation semble naturellement s’accorder à la manière de Sergueï Loznitsa, adepte du plan fixe et du découpage anguleux. Son mixage même correspond à ce moment où l’individualité tend à s’abolir dans un destin collectif. Sans provenance discernable, les voix deviennent une émanation du plan – c’est-à-dire de la communauté.
Déjà dans Maïdan (2014), le cinéaste avait figuré l’épisode révolutionnaire de 2013-2014 selon le principe de l’eucharistie, le culte des martyrs accomplissant l’unité du peuple. Baptêmes, mariages, enterrements : rien d’étonnant à ce que les cérémonies scandent L’Invasion, chroniques de guerre, déclinaison en vingt-huit épisodes-séquences du long métrage présenté à Cannes l’an dernier, L’Invasion, également disponible sur Arte.
Loznitsa, cinéaste officiel ? Non, s’il s’agit de le considérer aux ordres de l’État. Mais patriote, certainement. Anachronique, réactionnaire, le mot fait ici trembler, à juste titre. Dans la conjoncture historique qui est celle de l’Ukraine – indépendante depuis 1991, agressée par la Russie depuis 2014 –, raconter la « naissance d’une nation » relève peut-être d’une nécessité vitale.
Traversées par une colère froide et une tristesse infinie devant tant de vies gâchées, ces Chroniques ne craignent pas de verser dans l’allégorie. Vers la fin du premier épisode, un soldat et une jeune femme ceinte d’un drapeau bleu et jaune s’étreignent longuement au milieu d’une artère piétonne de Kyiv. Ponctué par le plan d’une église éventrée dont la croix ne paraît se maintenir que par miracle, le huitième épisode s’attache aux gestes patients d’une vieille dame empilant les briques de sa maison bombardée, figure exemplaire de la résistance populaire.
L’Invasion de Sergueï Loznitsa (2025).
Si juste soit la cause, à s’en tenir à ce régime figuratif, L’Invasion ne serait que propagande. Or, Loznitsa sait aussi prendre ses distances. D’abord d’une façon qui a pu, ailleurs, se donner des airs de supériorité éthique (Austerlitz et sa visite d’Auschwitz-Birkenau parmi la foule des badauds) : s’il intègre la multitude des smartphones et caméras captant pour leur propre compte concerts folkloriques, rites et vestiges, c’est parce que le documentariste y trouve surtout le relais de sa propre pratique.
Filmant ce que filment les passants, les anonymes, ses concitoyens, il laisse entrevoir comment un imaginaire commun et des traditions s’inventent. Ainsi de cet alignement de véhicules hors d’usage, prises de guerre dont la contemplation intriguée est, pour les habitants de la capitale, devenue un motif de promenade. Les lignes alors bifurquent, ondulent, se muent en pointillés. La messe dite, les honneurs rendus, Loznitsa revient aux tréteaux ayant soutenu le cercueil du héros. Sur le trottoir, ils s’imposent comme un fragment de réel non assimilable au récit national, écho de cette mort qui ne sera jamais entièrement justifiée par un quelconque combat.
Lire aussi : “No Other Land de Basel Adra, Hamdan Ballal, Yuval Abraham et Rachel Szor“
La politique du cinéaste se loge là, dans ces écarts, parfois minimes, entre les choses et les symboles, entre les corps et la cause qui les requiert. C’est ce qui lui permet de montrer une action militante visant à épurer les bibliothèques particulières des ouvrages imprimés en russe comme une agonie, un massacre mécanisé, et le labeur du ravitaillement comme une partie de campagne, avec ses vélos filant vers l’horizon et ses baigneurs au pied d’un pont détruit.
Écarts qui ne sont pas les scories d’un quotidien qui malgré tout continue, mais la raison même de la lutte – des ouvertures démocratiques, des élans vitaux.
Raphaël Nieuwjaer
L’INVASION, CHRONIQUES DE GUERRE
(THE INVASION)
Pays-Bas, France, États-Unis
Réalisation Sergueï Loznitsa
Image Evgeniy Adamenko, Piotr Pawlus
Montage Danielius Kokanauskis, Sergueï Loznitsa
Son Vladimir Golovnitski
Production Atoms & Void, Current Time TV, Arte France Cinéma
Durée 28 épisodes entre 5 et 20 minutes
Diffusion Arte

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Berlinale 2026 (9) : Finir sur une bonne note
Pour finir le festival sur une bonne note, retour sur deux films en forme de portraits de musiciens : un bluesman autrichien, trois violoncellistes mexicaines, et des cinéastes à l’écoute de leur quotidien. Soit The Loneliest Man in Town de Tizza Covi et Rainer Frimmel, et Lo demás es ruido de Nicolás Pereda.
Une guitare argentée sort d’un étui en fourrure rose. C’est l’instrument de The Loneliest Man in Town (Compétition), portrait du musicien de blues Al Cook. Né en 1945, ce nostalgique entend maintenir vive la mémoire d’Elvis Presley, Lonnie Johnson, Bertha « Chippie » Hill, Robert Johnson ou Ma Rainey ; comme si le temps s’était gelé. Sauf que… Al Cook est un pseudo, celui d’Alois Koch, individu 100% viennois qui a appris l’anglais en écoutant ses stars préférées et fait du Danube son Mississippi. Ce personnage de rockabilly autrichien, crooner chic à l’attitude de rebelle poli, quelque part entre Jacques Tati et Robert Mitchum, c’est la grande trouvaille de Tizza Covi et Rainer Frimmel, duo friand de fictions documentées, à l’instar de Vera (2022), qui suivait la fille déprimée de Giuliano Gemma, icône du cinéma bis italien des années 1960.
Al Cook charrie une mélancolie drolatique qui ne dépareillerait pas aux côtés des rockers décalés d’Aki Kaurismäki. Impossible de douter de la qualité documentaire du projet après avoir croisé cet élégant monsieur au petit-déjeuner de l’hôtel, rehaussé de ses mêmes complets finement pailletés et de sa coque grisonnante. Ce résistant tranquille face aux temps qui courent est campé en dernier locataire, refusant de céder son logement à un groupe véreux décidé à démolir l’immeuble.
« Il n’y a pas de futur ici », lui oppose-t-on, mais pour Al, il y a du passé à préserver. Il faut dire que sa maison-studio contient « toute sa vie », dont de fabuleuses archives (vinyles, VHS, bobines Super 8) de son vécu de crooner ainsi que des artistes qu’il affectionne. Ce site, flatté par le 16 mm, devient la matrice de scènes tendres (comme cette belle ballade acoustique jouée devant un sapin de Noël éclairé à la bougie) et cocasses (le calme désopilant avec lequel Al cohabite un temps avec son propriétaire bedonnant et tatoué, ronflant sur son canapé). Pourtant, si Al parvient à se défaire de ses reliques, la caméra s’attache à chaque objet, détaillé par l’objectif en autant de fétiches à collectionner, et finit par s’enliser dans un sentimentalisme de brocante là où son personnage reste toujours étonnant.
Lo demás es ruido de Nicolás Pereda.
Dans une autre maison de musicien, en l’occurrence de musicienne, résonne un violoncelle. S’échappant par la fenêtre, le son de l’instrument se mêle au bruit du trafic. Une symphonie-chorégraphie bizarrement absurde, presque belle, s’entête à l’écran. Sonnette. Un voisin vient se plaindre, non pas de la rumeur ambiante ni des aboiements hauts perchés d’un roquet énervé, mais du son de l’instrument qui réveillerait son nouveau-né. Nous sommes à Mexico, dans le dernier film de Nicolás Pereda, fin portraitiste du chaos infime du jour le jour. Lo demás es ruido, sorte de musique de chambre adaptée au cinéma, tient tout entier dans le huis clos formé par la maison de Tere (Teresita Sánchez, évoluant auprès d’une petite troupe d’interprètes habitués du cinéaste).
Le lieu regorge de menus étonnements : l’arrivée d’une équipe de tournage peu compétente, venue interviewer une collègue compositrice réfugiée chez elle pour l’occasion (Rosa), l’apparition soudaine d’une colocataire (sa propre fille, Luisa) et la visite surprise d’un géniteur absent (un maestro qui protège sa vie officielle en payant sa famille illégitime de rares entrevues). Le tout se joue sur le tempo intempestif de bruits parasites et d’une électricité capricieuse. Ces événements constituent autant d’accents et de glissements pour moduler les présences, passant au premier ou au second plan, à la façon d’un instrument mis en avant ou en retrait dans une composition musicale.
La partition entre les genres est tout particulièrement croquée par le cinéaste. Car un mansplaining diffus modifie les comportements au sein de l’appartement (investi par l’équipe technique, puis par cet ersatz de patriarche), les musiciennes étant minorées dans leurs expertises et expériences. On pense à cette séquence où la complicité des trois musiciennes s’exprime en silence alors que la conversation des deux hommes partis dans un café, décrivant un hilarant projet de film durassien, s’imprime sur elles.
L’inventivité sonore mène encore cette comédie naturaliste vers la rêverie expérimentale. « Quand je mets des gants, je n’entends plus », lâchait la mère, indolente, pour se façonner une persona d’artiste synesthésique. Pereda la prend au mot, à la recherche de combinaisons sons-images inattendues. Luisa, dans une drôle de performance noise, malmène ainsi son violoncelle en off tandis qu’on « voit » l’impact de son morceau sur le corps de ses auditeurs, yeux fermés, sur la banquette. La farce se clôt sur un éclat de rire mère-fille, retranchées dans la cuisine, écoutant la fatuité satisfaite du maestro et du journaliste. Cet éclat de rire est ce qu’on veut conserver comme dernière note de ce festival, comme trois points de suspension hilares. Tout le reste, comme indique le titre, est du bruit.
Élodie Tamayo

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Berlinale (8): VSS, quel point de vue ?
Déjà auréolé de l’Ours d’argent, Queen at Sea de Lance Hammer et avec Juliette Binoche est-il à la hauteur des retours qu’il provoque ? Situé quant à lui du point de vue de l’enfance, Josephine de Beth de Araújo prétend lui aussi faire bouger la représentation des violences sexuelles et sexistes.
La compétition de la Berlinale s’achevait hier sur Josephine, second film de l’Américaine Beth de Araújo, basé sur un fait vécu par la cinéaste qui, à huit ans, fut témoin d’une agression sexuelle dans un parc de San Francisco. On peut reconnaître l’originalité d’un récit placé non du côté de la victime directe mais du témoin, et qui tente de saisir comment la violence de ces corps adultes et sexués peut être comprise ou perçue par un regard d’enfant. Mais l’exécution sensationnaliste de ce produit Sundance (double prix du jury et du public dans la catégorie « Dramatic ») perpétue les clichés de sexe et de genre.
La petite Josephine est affublée d’un papa-gros-bras (Channing Tatum, bloc de nervosité musclée) et d’une mère gracile, toute en déploration retenue (Gemma Chan). Une ligne de dialogue surligne s’il en était besoin, la répartition : maman est douée pour les mots ; papa plus fort avec le corps… À un détail près : la mère est danseuse, or la danse d’une femme, ce n’est pas du corps pour Beth de Araújo, c’est une abstraction, un dessin charmant. Channing Tatum ne viendra pas le démentir, lui qui déclarait en conférence de presse qu’avoir une fille au lieu d’un garçon lui avait appris la « douceur et la vulnérabilité ». L’enfant, campée en garçon manqué, est plus ambivalente, son visage fermé déjoue les interprétations faciles. Or, sa colère et son impulsivité s’incarnent dans des codes masculins endossés pour parer la peur d’être une fille. Pas de révolte possible en dehors du mimétisme viril.
Puis vient le portrait de l’agresseur… jeune malingre fiché d’un sourire pervers qui hante les plans. La représentation manichéenne ne laisse entrer aucun trouble : la scène de viol est d’une lisibilité totale, la victime s’est forcément défendue, l’agresseur est forcément un détraqué. Quant à la mise en scène, elle est banalement rivée à la perception de Joséphine, en caméra subjective, de sorte que, quand l’angoisse la saisit, l’objectif pris de vertige tourne à 360°, façon de confondre le tour de force et la tarte à la crème.
Queen at sea de Lance Hammer (Ours d’Argent – prix du jury) étonne davantage. À peine entrée dans le film et la maison de famille londonienne qui lui tient lieu de décor, Amanda (Juliette Binoche) surprend sa mère et son beau-père au lit (Anna Calder-Marshall et Tom Courtenay, récompensés d’un Ours d’argent pour leur interprétation). Sauf que cette mère, souffrant de démence, n’est plus en mesure de bien consentir à ces ébats.
Depuis cette situation initiale, Hammer fait tourner le prisme des ambivalences et ambiguïtés. Une mosaïque de points de vue se déploie, saisie avec finesse. L’époux croit préserver le plaisir de sa femme ainsi que leur amour à travers leur intimité sexuelle. La fille, elle, peine à reconnaître dans cet être rongé par le mal celle qui a été sa mère. La maison, tout comme le centre de soins, ont leurs atouts et leurs failles (dont les angles morts de caméras de surveillance, donnant lieu à une scène tant glaçante que désopilante).
La mise en scène ménage de constants décalages de tons, autour des menus ajustements qui lient ou opposent les membres de la famille et le ballet d’interlocuteurs immiscés dans leur quotidien : policiers, médecins, infirmiers. La caméra sait parcourir avec tendresse les corps qui s’aiment et cohabitent, les regards qui s’égarent, les pensées qui butent tout en pointant, à travers des angles fixes et répétés, la dimension protocolaire qui pétrifie la vie dans cette maison entachée par la maladie. Le final cède malheureusement aux sirènes du climax, une sortie de route qui nuit à la finesse générale du film. Il reste que cette vision gériatrique de l’amour et du sexe interroge et émeut.
Élodie Tamayo

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Berlinale (7) : Hong Sangsoo, Radu Jude, James Benning : nouveaux chapitres
FESTIVAL. Cette journée berlinoise a été marquée par les retrouvailles avec trois habitués, le Coréen Hong Sangsoo, le Roumain Radu Jude et l’artiste expérimental américain James Benning.
Ces trois figures ont en commun un certain flow filmique ; tournant avec régularité, presque en continu, elles sortent un à deux films par an, et leur œuvre médite sur ce sens du rythme, du timing, du défilement de l’instant à ses remémorations ultérieures. On ne s’étonne pas de retrouver dans leurs nouveaux projets un goût pour le chapitrage et l’organisation du temps en série, permettant même un certain jeu numérologique, une suite décroissante : 8, 5, 2.
Huit pour Eight Bridges de Benning. Suivant le modèle de ses Thirteen Lakes ou ses Ten Skies, le film est organisé comme une suite de longues vues Lumière (un plan large et fixe d’environ dix minutes par édifice que séparent des cartons noirs), le film oppose à la frénésie contemporaine une inébranlable patience, sans commentaire. Le cinéaste a sillonné les États-Unis en quête de ces ponts qui connectent les êtres et les espaces. Si l’intention de départ était de trouver une image de liaison pour conjurer les divisions exacerbées dans son pays, le processus s’est enrichi d’autres perspectives. Car ces infrastructures scandent aussi d’autres relations : marchandes, polluantes, politiques – à l’instar du Georges Washington Bridge à New York ou de l’Edmund Pettus Bridge en Alabama, lieu de répression violente de la marche pour les droits civiques de Selma en 1965 par la police d’État. Quelque chose de calme émane pourtant de ces plans immenses, du fait d’un changement de perspective qui réduit les figures, bruits et mouvements humains à des choses décentrées et minuscules, absorbées dans les sons ambiants et la permanence de ces sites.
Avec The Day She Returns, Hong Sangsoo fait la preuve par cinq de la difficulté de se raconter, à fortiori quand on est une actrice. 1. Bae Jeongsu (jouée par Song Sunmi, une collaboratrice régulière du cinéaste), actrice sur le retour après douze ans d’absence, accepte un bref entretien avec une journaliste débutante sur le film qu’elle vient de tourner. 2. La situation se répète avec une seconde journaliste novice. 3. Encore une fois, avec plus de bière et moins de café. 4 et 5. Les événements se rejouent à nouveau, mais dans un cours d’interprétation où l’actrice peine à restituer le reenactment de sa journée. La mise en scène si simple de Hong Sangsoo – qui tient en deux décors, très peu d’axes de caméra, l’accent de quelques zooms et de rares accords de ukulélé – restitue la bizarre nudité qui accompagne le geste de l’entretien, entre exercice promotionnel raréfié et dérapages imprévus d’expression de soi (de part et d’autre).
Eight Bridges de James Benning (2026).
La fixité de la mise en scène (le découpage se répète, de même que les situations, bruits d’ambiance ou questions-réponses) met d’autant mieux en valeur les menus décalages et variations. On assiste à une démonstration remarquable et pourtant subtile de l’adaptation d’une personne à une situation, dans ce cas précis, une actrice qui s’adapte à l’instant présent et à ses interlocuteurs. La bascule du côté de la salle de jeu permet de relire tout ce qui a été vu précédemment, de redistribuer ce qui a pu relever de la construction de soi ou de l’échappée. Quand le décor se fait encore plus nu, que l’actrice ne peut plus s’adapter qu’à elle-même, une bouleversante douleur réflexive advient.
Une situation et son envers : cette bascule sert aussi la nouvelle collaboration de Radu Jude avec l’historien de la Shoah Adrian Cioflânca (après The Exit of the Trains et Memories From the Eastern Front). Leur percutant Plan contraplan (champ-contrechamp) met en pratique la symétrie oppositionnelle promise par leur titre. Sorte de roman-photo d’archives en noir et blanc, il expose d’abord le travelogue du journaliste américain Edward Serotta qui avait réussi à sillonner la Roumanie de Ceaucescu à la fin des années 1980. Il y capturait l’image d’un pays à genoux économiquement, en s’attachant surtout aux communautés tziganes et juives qui y survivaient. Le journaliste convoque en off la mémoire de son voyage sur des clichés saisissants, tantôt absurdes, dignes et déroutants – jusque dans leurs compositions où les masses, les vides et les menus détails ne cessent de surprendre, à l’image de ce cliché facétieux où un bureau sans activité est affublé d’un panneau « ne pas déranger ».
Lire aussi : “Berlinale 2026 (6) : l’action, c’est le dialogue“
Cela pourrait déjà suffire à faire un beau film, exhibant des images rares en contrebande des histoires officielles de la période. Mais la suite rend l’objet proprement fascinant en mettant à l’écran le photographe lui-même photographié tout au long de son séjour par la police d’État. Ces archives administratives commentées par une deuxième voix off, féminine, produisent un pendant tant hilarant (par son objectivité aussi précise que stérile) que glaçant sur la fabrique surveillée de l’imagerie nationale. L’intention propagandiste est doublement déjouée : par le reportage d’époque, puis par l’exhibition de ces archives qui brossent le portrait de ce qui devait demeurer caché.
Élodie Tamayo
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Agenda CinéphileLe luxe de la neutralité
On peut trouver agaçante cette manie des journalistes à toujours demander aux membres des jurys de festivals, lors de la traditionnelle conférence de presse inaugurale, la place qu’occuperont la politique, l’engagement, les grands sujets du moment dans leur manière de voir et de juger les films. D’autant plus que tant de prix ont été abusivement attribués pour cette principale raison : leur sujet, leurs échos avec l’actualité. Mais notre époque est si violente, si agitée par des conflits, si menacée par le retour du pire, que ces questions ne doivent pas être prises à la légère. Elles relèvent d’un souci plus profond que celui de nourrir les gazettes : se demander en quoi les festivals, et par extension le cinéma, peuvent encore accompagner la marche du monde, y répondre, voire y participer. Surtout, les réponses sont toujours plus révélatrices que les questions. Interpelé sur le fait que le gouvernement allemand continue à maintenir son soutien à Israël, Wim Wenders, président du jury de la Berlinale 2026, a répondu : « Nous devons rester hors de la politique, car si nous faisons des films ouvertement politiques, nous entrons dans le champ politique, or nous sommes un contrepoids à la politique, nous sommes le contraire de la politique. Nous devons travailler pour les gens et pas pour les politiciens. » Cette réponse a suscité une polémique, suivie de quelques conséquences. Sur place pour accompagner deux films, l’actrice d’origine palestinienne Hiam Abbass a déclaré : « Il manque du courage chez les gens de cinéma, chez certains, je ne dis pas tous. » La Cimatheque, centre d’archives et de restauration de films basé au Caire, a retiré deux courts métrages initialement programmés dans la section Forum Expanded, et l’écrivaine indienne Arundhati Roy s’est déclarée « choquée et écœurée » par les propos de Wenders au point d’annuler sa venue au festival, où elle devait présenter un film.
Wenders ne s’est jamais présenté comme un artiste politique, et, après tout, de grands cinéastes se sont aussi toujours méfiés et tenus à l’écart de toute forme d’engagement explicite : Fellini, Bergman, Truffaut, par exemple. Mais ils le faisaient dans un moment où le cinéma politique était très puissant, dans une forme de réaction contre une posture militante qui leur semblait contradictoire avec la liberté créatrice. La position de Wenders en 2026 est très différente : elle ne fait qu’entériner l’idée que le cinéma aurait de moins en moins de liens avec la réalité et de capacité à nous la donner à voir et à penser. Interrogé sur un sujet extrêmement dramatique dans une époque si inquiétante, le cinéaste allemand semblait tout simplement dépassé dans sa carapace d’artiste prônant l’amour universel au milieu des bombes. Quelques jours plus tard est mort un cinéaste qui montrait que le cinéma peut être éminemment politique sans être forcément militant, y compris en s’attardant sur le ter rain des politiciens : Frederick Wiseman, qui parvient à faire comprendre le monde en explorant ses rouages institutionnels et sociaux comme seul un vrai documentariste peut le faire. Ses films n’étaient certainement pas « le contraire de la politique », mais une redéfinition du champ politique à partir de l’observation précise du monde et des citoyens.
Alors que le fascisme fait son retour un peu partout, la neutralité prônée par Wenders risque d’être de plus en plus intenable ; c’est ce que révèle cette polémique. Il existe un poème de l’écrivain antifranquiste Gabriel Celaya, chanté plus tard par Paco Ibáñez et intitulé « La poésie est une arme chargée de futur » : « Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les neutres qui, s’en lavant les mains, ignorent et esquivent. Je maudis la poésie de qui ne prend pas parti, parti jusqu’à se salir. » Je n’ai pas toujours pensé ça, mais plus ça va (ou plus ça ne va pas), plus je crois que c’est juste. Il n’est pas rassurant de sentir de plus en plus vibrer cette terrible vérité.
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