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Sur le tournage d’En résidence surveillée (1981) : Douta Seck, interprète du film, et Paulin Soumanou Vieyra.
Actualités, Journées cinématographiques de Carthage

Journées cinématographiques de Carthage : Vieyra, passeur considérable

Sanctuaire des idéaux qui accompagnèrent la naissance des cinémas d’Afrique dans la foulée des indépendances, les Journées cinématographiques de Carthage ont rendu en décembre dernier un hommage au trop méconnu Paulin Soumanou Vieyra, cinéaste et passeur. Le centenaire de la naissance de Paulin Soumanou Vieyra fut l’occasion de célébrer la restauration du seul long métrage qu’il a réalisé, En résidence surveillée (1981), invisible depuis sa sortie, ainsi que la récente acquisition et exhumation, par le Black Film Center & Archive de l’université d’Indiana aux États-Unis, des archives inestimables de ce compagnon au long cours de Senghor qui fut réalisateur, historien, critique, écrivain et mentor d’à peu près tous les cinéastes sénégalais apparus dans les années 1960, de Sembène Ousmane (dont les archives sont elles aussi hébergées à l’université d’Indiana) à Djibril Diop Mambéty. Pour sa famille, qui garda pieusement ce trésor (films, scénarios, écrits, correspondance, seconds tomes inédits de sa monumentale histoire du cinéma africain et de sa biographie capitale de Sembène) depuis la mort de Vieyra en 1987, un tel hommage n’a rien d’un embaumement : il signe le coup d’envoi d’une redécouverte de celui qui fut à la fois l’artisan et le témoin colossal du surgissement du cinéma africain sur la scène mondiale. C’était il y a quatre ans (1954). Un pionnier Exilé très jeune en France, Vieyra, béninois de naissance et sénégalais d’adoption, fut le premier étudiant africain de l’Idhec en 1952 (où il réalisa C’était il y a quatre ans, restauré et présenté aux JCC, un film superposant le luxe d’un appartement parisien et les souvenirs d’un jeune étudiant africain filmés comme une transe à la Jean Rouch – par la suite directeur de thèse de Vieyra à Paris 8), et demeure avant tout célèbre pour le court métrage Afrique-sur-Seine (coréalisé avec Mamadou Sarr, 1955), considéré comme le premier film réalisé par un Africain subsaharien. Interdit de tourner en Afrique par les lois coloniales, le cinéaste fait de cette flânerie d’une poignée d’étudiants subsahariens dans le Quartier latin un essai ethnologique inversé d’une fausse naïveté évidente. La lutte passe par le détour et l’ironie, et Vieyra n’hésite pas à reprendre des images filmées au Niger d’Afrique 50, le premier film anticolonialiste censuré de son camarade René Vautier, en lieu et place des plans qu’il n’a pas pu tourner en Afrique pour la première partie du film. L’indépendance est en marche et Vieyra retourne au Sénégal où Senghor, qui s’apprête à prendre le pouvoir, lui confie les rênes du Bureau du cinéma et des actualités en 1957. Chroniqueur de l’actualité politique, « filmeur » officiel de Senghor qu’il accompagne dans tous ses voyages officiels, Vieyra devient le témoin privilégié d’une période historique dont il ne cessera de consigner les faits et gestes dans ses écrits et ses reportages. Mais en parallèle de cette plongée dans les rouages d’un État naissant se joue une autre cause, celle d’un cinéma africain affranchi de l’ère ethnographico-coloniale. Le cinéaste entame dès 1957 la réalisation de courts métrages qui excèdent largement son statut de filmeur d’actualités anonyme. Sa position privilégiée lui offre l’occasion de mettre le pied à l’étrier à la première génération des cinéastes sénégalais, au premier chef Sembène Ousmane, avec qui Vieyra s’est lié en France dans le cadre des luttes syndicalistes et révolutionnaires des années 1950. De retour au Sénégal, Sembène, déçu que ses romans soient à peine lus, veut se lancer dans le cinéma. C’est Vieyra qui le pousse vers l’école du VGIK de Moscou et qui, à son retour, lui confie pellicule et techniciens pour réaliser Borrom Sarrett (1963) puis La Noire de… (1966), premier long métrage de l’histoire du cinéma subsaharien. Paulin Soumanou Vieyra, Glauber Rocha et Sembène Ousmane, vers le milieu des années 1960. Un cinéaste Il est intéressant de voir dans son ouvrage capital Le Cinéma africain : des origines à 1973 (éditions Présence africaine) la lucidité avec laquelle Vieyra se fait critique implacable de son propre cinéma (l’échec du tournage à quatre mains d’Afrique-sur-Seine qui l’incita à redéfinir la fonction de metteur en scène dès son film suivant, Môl, 1957). Cette conscience rappelle combien, des multiples flèches à son arc, celle de cinéaste demeure à la fois la plus importante et la plus méconnue. Personne n’a autant filmé que lui en Afrique entre 1957 et les premiers films de Sembène (dont il est resté le producteur jusqu’à Ceddo), ce qui suffirait à dire son importance. La dizaine de courts disponibles en DVD (chez PSV-films) a été tournée dans l’ombre de son travail de reporter de l’actualité des indépendances. Môl, qu’il mit dix ans à terminer, suit un jeune pêcheur de son village qui traverse le Sénégal (Saint-Louis, Dakar) pour acheter un moteur de pirogue et scande une véritable odyssée documentaire d’où surgissent des visions valant comme pures ruptures poétiques (les ouvriers du port de Dakar dans une séquence en noir et blanc tranchant avec les couleurs flamboyantes des images d’une Afrique traditionnelle idéalisée). Lire aussi : “Journées cinématographiques de Carthage : À Tunis, loin de la révolution“ Outre Lamb, premier court africain sélectionné à Cannes en 1964 et comédie populaire sur un dimanche au stade, Une nation est née (1961) sidère par sa manière de transcender ce qui aurait pu n’être qu’une chronique triomphale de l’indépendance sénégalaise en semi-pamphlet d’une ironie tour à tour glaçante et chaleureuse. En une suite de tableaux en noir et blanc (l’Afrique mythifiée d’avant les colonies, l’horreur coloniale, la détonation de 1960), le film mêle images de la presse filmée (le cinéaste puisant dans ses propres archives) et scènes rejouées en un jeu d’échos où se confondent commentaires officiels, citations de L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane et saillies mordantes dans une voix off distanciée voire goguenarde. Une nation est née peut être vu comme le premier chapitre d’une œuvre politique que viendra conclure en apothéose, vingt ans plus tard, En résidence surveillée. Que Vieyra, dont la carrière fut intimement liée à son compagnonnage avec Senghor, ait réalisé ce premier long au crépuscule de l’ère du président poète en dit long sur ce mélange de loyauté et de lucidité critique qui a nourri sa trajectoire. En résidence surveillée, pamphlet hilarant et cruel mettant en scène un chef d’État en proie aux troubles populaires et pris en tenaille par le pouvoir français agissant dans l’ombre, est un monument de grotesque faussement bonhomme et une minutieuse satire politique dans laquelle toutes les composantes du pouvoir (médias, agents d’influence, services secrets) se répondent en une suite de tableaux kafkaïens d’une rare virulence burlesque. Film d’antichambres et de bureaux entrecoupé d’archives accumulées par le cinéaste, il dresse un bilan explosif de toutes les causes après lesquelles semble avoir couru Vieyra depuis l’idéal premier de son travail de chroniqueur de l’indépendance sénégalaise. Le film se conclut par un « à suivre… » que l’auteur n’aura pas eu le temps de mettre en chantier. Retrouvé récemment dans ses archives, le scénario suivant demeure prêt à tourner. Signe que la redécouverte de l’œuvre tentaculaire du si discret Vieyra n’a rien d’une fin, mais annonce d’inépuisables mises à jour et redéparts pour la mémoire de ce passeur considérable. Vincent Malausa On peut trouver une partie des courts métrages de Paulin Soumanou Vieyra, progressivement restaurés depuis 2017, sur le site psv-films.fr.
par Vincent Malausa
The Apple Doesn’t Fall... de Dean Wei (2026).
Actualités, Festival international du film du Kerala, Le Festival International du Film de Rotterdam

Rotterdam, un tigre dans le projecteur

Du 29 janvier au 8 février, le dérèglement a régné en maître sur la 55e édition du Festival international du film de Rotterdam (IFFR). Les lumières se rallument. Deux des trois appareils utilisés par Tetsuya Maruyama pour projeter des diapositives se sont bloqués. Depuis quelques dizaines de secondes, il n’y avait plus d’autre mouvement que celui provoqué par le lent passage d’un obturateur, dont l’ombre remontait au bas de l’écran comme une pelle (ma voisine avait commencé à en imiter le mouvement). Éloquent incident : Pedra e Montanha dépeint l’activité minière de la MBR (Minerações Brasileiras Reunidas). La séance reprend sous les applaudissements. Accompagnées en direct par les vibrations telluriques du musicien et designer sonore Robert Kroos, les images sépia, polarisées et en noir et blanc, s’enchevêtrent pour figurer dans un battement hypnotique la création d’un paysage d’apocalypse. Montagne arasée, forêt effacée, machines monstrueuses. La performance n’offre qu’une intelligence limitée des processus écologiques, sociaux ou économiques à l’œuvre. Mais elle nous rappelle cette ancienne vérité, que le numérique aura largement abolie : la projection, dans sa dimension matérielle, peut encore tenir de l’événement. Un voisin s’amuse des effets de mise au point artisanaux. Le geste, moqueur, est aussi un hommage à l’enfance de cet art depuis si longtemps moribond. Parvenir à la visibilité totale, tel est l’objectif que poursuivent les figures rassemblées dans like moths to light, nouvel essai d’archéologie des médias mené par Gala Hernández López, après notamment La Mécanique des fluides (2022). Le point de départ en est le projet d’un entrepreneur états-unien qui voit dans les rêves une nouvelle frontière à repousser. Autre forme d’extractivisme, après les mines du Brésil : prélever les images mentales pour les convertir en données monétisables. Pedra e Montanha de Tetsuya Maruyama (2025). Le bandeau crânien semble toutefois moins inquiétant – et abouti – que les techniques déjà déployées par les grandes plateformes pour retenir notre attention. La pseudoinvention justifie en tout cas la tournure eschatologique du commentaire off. Plus intéressante est la mise en relation avec différentes tentatives de repousser la nuit (le parc d’attractions Dreamland à Coney Island, avec ses milliers d’ampoules) et toutes ces zones d’obscurité qui résistent tant bien que mal aux assauts du neuro-capitalisme – salles de cinéma incluses, dont le noir est aujourd’hui invariablement troué par la lueur des téléphones. La mère dans la cuisine, le père affalé devant la télévision, l’enfant maltraitant son piano : il n’y a rien de tout à fait neuf dans la description de cette famille nucléaire. À ceci près qu’elle est la conséquence de la politique chinoise de l’enfant unique. Et que sa mise en scène tient autant de la sitcom que de la chorégraphie d’avant-garde. The Apple Doesn’t Fall…, court métrage de Dean Wei, est une merveille d’humour et un prodige de précision. Glissant latéralement entre un couloir et un appartement, la caméra transforme l’espace en un rouleau de peinture chinoise – la construction des décors, la plongée et la très longue focale contribuant en outre à écraser la perspective. Déplacements et gestes se dérèglent brusquement, comme si l’avenir ne pouvait plus être qu’une infinie répétition du passé. Prise dans la spirale du ressentiment emportant ses parents, la jeune fille tente de trouver son propre rythme, à défaut d’être entendue. Parfois, un pas de côté suffit pour se projeter vers un ailleurs. Raphaël Nieuwjaer
par Raphael Nieuwjaer
Nanpakal Nerathu Mayakkam de Lijo Jose Pellissery (2022).
Actualités, Festival international du film du Kerala

Festival international du film du Kerala : Brèves réflexions sur le cinéma malayalam

Du 12 au 19 décembre, s’est tenue à Thiruvananthapuram la 30e édition du Festival international du film du Kerala (IFFK). C’est l’occasion de faire un point sur l’essor de la production cinématographique dans cet État du sud de l’Inde. Lorsque Payal Kapadia, cinéaste de Mumbai de langue hindi, a remporté le Grand Prix à Cannes pour son film en malayalam All We Imagine as Light (2024), elle a souligné qu’« une immense diversité de films se produisent [au Kerala]. Même les films d’auteur y trouvent une distribution, ce qui n’est pas le cas dans le reste du pays ». L’IFFK lui-même a sans aucun doute joué un rôle majeur dans ce phénomène, notamment grâce à sa longévité. Le cinéma malayalam y bénéficie d’un vivier culturel dynamique où il peut être apprécié, défendu et célébré. Gouverné par une coalition de gauche dirigée par des communistes pendant une grande partie de son histoire postindépendance, le Kerala offre de généreuses subventions à la fois à l’exploitation cinématographique et à la production indépendante, avec des sommes comparativement plus importantes que dans les autres États indiens. Le festival est géré par l’Académie de cinéma de l’État du Kerala (Kerala State Chalachitra Academy), une organisation à but non lucratif, et sa programmation a servi de tremplin à des films ayant connu un immense succès commercial. Présent au Kerala pendant l’IFFK, j’ai pu constater que le public se ruait avec ferveur sur des films qui ne seront jamais distribués. En discutant avec des cinéastes et des critiques locaux, je me suis aperçu de certains de mes préjugés envers leurs œuvres de référence : Kim Ki-duk, figure pourtant déchue sur la scène internationale, restait ici une référence majeure – au point qu’un « Kim Ki-duk Grill Cafe » existe en périphérie de la ville… Un cinéma composite À la croisée du cinéma populaire et du cinéma indépendant (comme en témoigne le succès retentissant du drame à petit budget The Great Indian Kitchen de Jeo Baby en 2021, qui illustre la frontière parfois floue entre les deux), les cinéastes malayalam manifestent souvent un goût pour le minimalisme et une conscience sociale qui, combinés aux traditions cinématographiques populaires indiennes, forment un mélange puissant. Un chef-d’œuvre palpitant du film d’horreur, Bramayugam de Rahul Sadasivan (2024), qui se déroule au XVIIe siècle et a pour vedette la superstar malayalam Mammootty, a connu un immense succès populaire malgré un budget relativement modeste. Bramayugam de Rahul Sadasivan (2024). De son côté, l’extraordinaire cinéaste Lijo Jose Pellissery, surtout connu pour l’incontournable thriller Jalikattu (2019), a souvent fait ses armes avec des drames choraux contemplatifs, plus caractéristiques du cinéma malayalam, notamment Nanpakal Nerathu Mayakkam (2022), une sorte de remake onirique de Mr. Thank You d’Hiroshi Shimizu (1936), dont l’action a lieu dans un bus. Dans ce cinéma régional si particulier, certains thèmes récurrents se dégagent, dont les intrigues centrées sur l’abus d’alcool, de manière aussi centrale que dans le cinéma de Hong Sangsoo. Prenons celle du formidable western antimacho Ayyappanum Koshiyum (2020) : l’histoire commence lorsque le fils d’un chef de gang local est emprisonné pour avoir par mégarde introduit de l’alcool dans une « zone sans alcool » ; il se venge en révélant la consommation illicite du chef de la police. Ce film pourrait être un point de départ intéressant pour les curieux : son réalisateur, Sashy, mort prématurément quelques mois après la sortie, étire le récit en remplissant chaque scène de centaines de détails insignifiants, s’attardant sur les temps morts entre les scènes d’action, mais la vivacité du montage épargne au spectateur toute impression de lenteur. Lire aussi : “All We Imagine as Light de Payal Kapadia“ Les tensions politiques qui règnent au Kerala se sont inévitablement invitées à l’IFFK. Quelques jours après le début du festival, la nouvelle se répandait : des projections étaient brutalement annulées. Le lendemain matin, on apprenait que le gouvernement central avait refusé d’accorder des dérogations de censure à dix-neuf films, dont Oui de Nadav Lapid, Un poète de Simón Mesa Soto, Palestine 36 d’Annemarie Jacir, et – fait plus improbable encore – Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, programmé dans la sélection « Restored Classics ». Tous furent bloqués par le gouvernement nationaliste hindou de Delhi, tout comme Ruido de la cinéaste espagnole Ingride Santos (2025), prétendument en raison d’une méprise sur son sujet. En réponse aux censeurs de Delhi, le gouvernement du Kerala a pris une mesure exceptionnelle pour autoriser le festival à projeter ces films malgré tout. L’occasion de rappeler que projeter des films en public relève toujours du geste politique. À l’IFFK, cette dimension est impossible à oublier. Christopher Small
par Christopher Small
The Cruise de Bennett Miller (1998).
Actualités, Critique

The Cruise de Bennett Miller : En roue libre

C’était l’époque où un apprenti réalisateur n’avait qu’à tenir une mini-DV au creux de la main pour qu’un film semble possible. Image parmi les images, le cinéma n’avait plus, en 1998, la prétention d’être unique, ou supérieur. Après la caméra-stylo, il visait de nouveau la légèreté. Abandonnant toute hiérarchie entre le professionnel et l’amateur, le document et la fiction, il retrouvait grâce à un instrument des plus modestes le moyen d’enregistrer le monde sur le vif. Magie du numérique. Sans les productions suivantes de Bennett Miller, à l’évidence plus prestigieuses (Capote en 2005, Le Stratège en 2011, Foxcatcher en 2014), peut-être The Cruise serait-il demeuré un simple objet de curiosité. Il contient pourtant la promesse moins d’une œuvre que d’une alliance inédite entre l’œil et la main, l’archive et le direct, le fugitif et le monumental. (Bientôt, ce sera À l’Ouest des rails de Wang Bing, autre déambulation, autre visite guidée à sa manière, et le nouveau millénaire pourra commencer.) C’était l’époque aussi où New York était dominé par le World Trade Center. Aux touristes assemblés dans le bus à impériale dont il est le guide, Timothy « Speed » Levitch indique que les tours ont été conçues pour osciller de 45 cm en fonction du vent. Dans l’une des dernières séquences, la caméra l’accompagne dans une expérience troublante : sur l’esplanade entre les gratte-ciel, il tournoie sur lui-même jusqu’à éprouver leur effondrement. Nulle prescience ici, mais un désir travaillant sans doute chaque habitant, chaque visiteur : que la ville puisse être ramenée à une échelle humaine, que le corps puisse se libérer de cette verticalité suffocante – y compris par un fantasme de destruction. Dans Live From Shiva’s Dance Floor (Richard Linklater, 2002), Levitch évoquera Ground Zero, témoignage selon lui navrant de l’incapacité des États-Unis à porter le deuil. Il proposera de convertir la béance laissée par ce symbole hypertrophié du capitalisme en un parc où rumineraient librement des bisons. The Cruise de Bennett Miller (1998). On l’aura compris, Timothy « Speed » Levitch n’est pas un guide ordinaire. Avec son halo de cheveux bouclés et sa voix nasillarde, il rappelle le jeune Bob Dylan. Bennett Miller a trouvé en lui un personnage, et s’enivre volontiers de sa parole éruptive et érudite. Il ne laisse toutefois pas Levitch s’enfermer dans sa propre caricature, approchant les failles que recouvrent et révèlent d’un même mouvement sa tentation du soliloque. À l’occasion, sa silhouette se détache d’arrière-plans brûlés par la lumière, et c’est alors la folie et la sainteté qui semblent guetter cette âme tourmentée, qui tente de rendre la ville un peu plus habitable, un peu moins inhumaine. La dépression n’est jamais loin, envers et prolongement de ce rêve d’effondrement. Quand « Speed » parle de sa relation à New York comme d’une histoire d’amour, c’est avec la hantise de l’impuissance (les paradoxes de la puissance, premier thème bennettien ?). Lire aussi : “The Apprentice d’Ali Abbassi : Comme un Mickey pour son Donald“ « Si l’architecture est l’histoire de toute émotion phallique, l’Empire State Building en est la véritable catharsis, et nous nous tenons dans sa silhouette », déclare Levitch aux touristes mi-hilares, mi-interloqués. Perturber l’ordre que nous impose l’urbanisme, trouer le quadrillage des rues par des obliques inattendues, s’attarder au milieu des flux ou disperser l’attention aux quatre vents : c’est à cela que s’attelle Levitch depuis l’endroit le moins propice à une telle liberté, un bus reliant sans cesse les mêmes points d’attraction. La croisière (« the cruise ») est un art de vivre, exigeant et beau, et Levitch en est le porte-parole le plus éloquent. Raphaël Nieuwjaer THE CRUISE États-Unis, 1998 Réalisation, image Bennett Miller Montage Michael Levine Musique Marty Beller Production Charter Films Inc. Distribution Les films du Camélia Durée 1h14 Sortie 4 mars
par Raphael Nieuwjaer
Murewa de Ché Scott-Heron Newton (2025).
Actualités, Festival International du court métrage de Clermont-Ferrand

Modélisations à Clermont-Ferrand

Pour sa 25e édition, la compétition Labo du Festival international du court métrage de Clermont-Ferrand, la plus expérimentale, a été marquée par de multiples tentatives de modélisation de la réalité, confrontant différentes natures d’images. Les expérimentations réunies dans la compétition Labo ont témoigné d’une tendance à documenter non pas la réalité mais différentes formes de rupture plus ou moins assumées avec elle. Face aux documentaires suspendus à des voix off fantomatiques (Murewa de l’Anglaise Ché Scott-Heron Newton, Je veux qu’on se souvienne de nous d’Hélène Giannecchini) ou aux expérimentations menées sans grande surprise autour des vidéos de surveillance (Soixante-sept millisecondes du duo fleuryfontaine, visible sur arte.tv), la hardiesse est plutôt venue de l’utilisation de l’IA et des images archi-kitsch qu’elle produit, fluides et lisses comme jamais. Aux côtés de L’Homme en blanc d’Aman, qui trompe les lacunes de la mémoire et du savoir en générant de fausses images de l’Iran des années 1970, le nouveau film d’Olivier Smolders, Souvenirs d’un ami, prend à bras-le-corps les laideurs de la modélisation numérique. S’il livre une nouvelle fois un récit intime et y laisse rôder la mort, l’auteur de Mort à Vignole en prend aujourd’hui le contrepied : le recours à l’IA est motivé par un manque total d’archives, que rien ne vient compenser. Au contraire, la discrète horreur des portraits d’enfants transformés à vue, des engendrements de corps et de formes indiscernables, du bigarrement des styles graphiques, le mur d’étrangeté auquel se cognent encore ces images prennent précisément en charge une distance au passé définitive que la voix du réalisateur, à la fois neutre et pontifiante, n’équilibre pas. La fragilité active de Souvenirs d’un ami, qui flirte avec l’obscénité davantage qu’il ne cherche sérieusement l’émotion, est précisément ce qui en fait bien, comme l’indique son sous-titre, un « film dans l’air du temps », volontairement malaimable en tous points. Boundaries de Seun Yee (2026). Le très beau Boundaries de la Coréenne Seun Yee est aussi, côté animation, une expérience de modélisation, plus graphique cette fois-ci. Une incivilité déclenche dans la tête du personnage principal les engrenages d’une misanthropie ordinaire, avec lesquels s’échafaudent et fulminent de grandes théories sur le comportement rapace des « Autres ». À l’échelle de la section, Équarrisseurs a finalement eu l’effet bouleversant d’un retour à la vie réelle, matérielle et cahotée, après qu’on a assisté pour l’essentiel à des évitements, une somme d’effets de distance adossés à de multiples régimes d’images – si ce n’est, pour le plus désespérant, à de pompeux essais sur les pièges de la virtualité numérique. Lire aussi : “Clermont-Ferrand 2024, à feu et à sang“ À la suite déjà de plusieurs courts métrages documentaires consacrés à la faune sauvage et à la montagne vosgienne, le Français Hippolyte Burkhart-Uhlen filme ici une horde de vautours s’attaquant à la dépouille d’une brebis. L’excitation carnassière des animaux, filmée en gros plan, est d’autant plus spectaculaire que le travail de Marc Namblard – le monteur son et audio-naturaliste virtuose filmé dans L’Esprit des lieux de Stéphane Manchematin et Serge Steyer (2018) – en accroît le bouillonnement. L’entière attention donnée au « sauvage » nous place enfin à un endroit où l’on ne devrait pas être, si autonome qu’il en devient hostile. Le plus grand dérangement a donc eu lieu en dix minutes, au proche contact des plumes, des becs et des cadavres, du comique qu’un regard humain trouve parfois aux animaux, d’une foule nécrophage aussi puissante que menacée de disparition. Mathilde Grasset
par Mathilde Grasset

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Le luxe de la neutralitépar Marcos Uzal
On peut trouver agaçante cette manie des journalistes à toujours demander aux membres des jurys de festivals, lors de la traditionnelle conférence de presse inaugurale, la place qu’occuperont la politique, l’engagement, les grands sujets du moment dans leur manière de voir et de juger les films. D’autant plus que tant de prix ont été abusivement attribués pour cette principale raison : leur sujet, leurs échos avec l’actualité. Mais notre époque est si violente, si agitée par des conflits, si menacée par le retour du pire, que ces questions ne doivent pas être prises à la légère. Elles relèvent d’un souci plus profond que celui de nourrir les gazettes : se demander en quoi les festivals, et par extension le cinéma, peuvent encore accompagner la marche du monde, y répondre, voire y participer. Surtout, les réponses sont toujours plus révélatrices que les questions. Interpelé sur le fait que le gouvernement allemand continue à maintenir son soutien à Israël, Wim Wenders, président du jury de la Berlinale 2026, a répondu : « Nous devons rester hors de la politique, car si nous faisons des films ouvertement politiques, nous entrons dans le champ politique, or nous sommes un contrepoids à la politique, nous sommes le contraire de la politique. Nous devons travailler pour les gens et pas pour les politiciens. » Cette réponse a suscité une polémique, suivie de quelques conséquences. Sur place pour accompagner deux films, l’actrice d’origine palestinienne Hiam Abbass a déclaré : « Il manque du courage chez les gens de cinéma, chez certains, je ne dis pas tous. » La Cimatheque, centre d’archives et de restauration de films basé au Caire, a retiré deux courts métrages initialement programmés dans la section Forum Expanded, et l’écrivaine indienne Arundhati Roy s’est déclarée « choquée et écœurée » par les propos de Wenders au point d’annuler sa venue au festival, où elle devait présenter un film. Wenders ne s’est jamais présenté comme un artiste politique, et, après tout, de grands cinéastes se sont aussi toujours méfiés et tenus à l’écart de toute forme d’engagement explicite : Fellini, Bergman, Truffaut, par exemple. Mais ils le faisaient dans un moment où le cinéma politique était très puissant, dans une forme de réaction contre une posture militante qui leur semblait contradictoire avec la liberté créatrice. La position de Wenders en 2026 est très différente : elle ne fait qu’entériner l’idée que le cinéma aurait de moins en moins de liens avec la réalité et de capacité à nous la donner à voir et à penser. Interrogé sur un sujet extrêmement dramatique dans une époque si inquiétante, le cinéaste allemand semblait tout simplement dépassé dans sa carapace d’artiste prônant l’amour universel au milieu des bombes. Quelques jours plus tard est mort un cinéaste qui montrait que le cinéma peut être éminemment politique sans être forcément militant, y compris en s’attardant sur le ter rain des politiciens : Frederick Wiseman, qui parvient à faire comprendre le monde en explorant ses rouages institutionnels et sociaux comme seul un vrai documentariste peut le faire. Ses films n’étaient certainement pas « le contraire de la politique », mais une redéfinition du champ politique à partir de l’observation précise du monde et des citoyens. Alors que le fascisme fait son retour un peu partout, la neutralité prônée par Wenders risque d’être de plus en plus intenable ; c’est ce que révèle cette polémique. Il existe un poème de l’écrivain antifranquiste Gabriel Celaya, chanté plus tard par Paco Ibáñez et intitulé « La poésie est une arme chargée de futur » : « Je maudis la poésie conçue comme un luxe culturel par les neutres qui, s’en lavant les mains, ignorent et esquivent. Je maudis la poésie de qui ne prend pas parti, parti jusqu’à se salir. » Je n’ai pas toujours pensé ça, mais plus ça va (ou plus ça ne va pas), plus je crois que c’est juste. Il n’est pas rassurant de sentir de plus en plus vibrer cette terrible vérité.
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